Neutralité carbone: mythe ou réalité

Le 26 septembre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Depuis 2009, la Suède expérimente le captage-stockage de CO2.
Depuis 2009, la Suède expérimente le captage-stockage de CO2.
VLDT

L’Iddri publie une note sur le concept de neutralité carbone, imposé par l’Accord de Paris. Si le principe est simple, sa mise en œuvre s’avère complexe, tant pour des raisons méthodologiques ou technologiques que financières ou sociétales. Explications.

C’est une expression appelée à faire flores: ‘neutralité carbone’. A l’approche du prochain sommet onusien sur le climat (la COP 24) à l’issue duquel devraient être publiées les règles de mise en œuvre de l’Accord de Paris, nombre de pays, d’entreprises et d’institution devraient ambitionner d’atteindre à plus ou moins longue échéance la neutralité carbone. De quoi s’agit-il? Dans les faits, de tout simplement équilibrer ses émissions carbonées (ou de gaz à effet de serre, c’est selon) avec ses capacités de retrait de l’atmosphère de ces mêmes gaz réchauffants. Pas simple.
Objectif flou
Initiée dans les années 2000, cette idée connaît une popularité croissante. Le premier alinéa de l’article 4 de l’Accord de Paris appelle les pays signataires à «parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle». Plusieurs pays (dont la France) ont repris à leur compte cet objectif pas si clair que cela.
Des modalités à inventer
Certains le considèrent comme l’alpha et l’oméga de toute politique climatique. Or, si «la neutralité carbone impose un cadrage radicalement nouveau à l’action climatique, les modalités d’atteinte restent en grande partie à inventer, en pratique mais aussi conceptuellement et méthodologiquement», rappelle une note de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), publiée lundi 24 septembre.
GES ou CO2?
Et de fait, de quoi parle-t-on? D’une «réponse définitive au défi que le changement climatique pose à l’Humanité»? Certainement pas, répondent les chercheurs de l’Iddri. D’une part, parce que la neutralité carbone semble n’évoquer —même si ce débat n’est pas tranché— que les émissions de gaz carbonique. Certes, c’est une façon de diminuer la concentration dans l’atmosphère du plus important des GES. Mais le CO2 ne représente après tout que les deux tiers du problème. Quid du méthane, du protoxyde d’azote ou des gaz de synthèse fluorés, dont les pouvoirs de réchauffement globaux sont bien supérieurs à celui du dioxyde de carbone?
Quid de l’agriculture?
Répondre à l’affirmative à la question carbonique revient à ne considérer finalement que les secteurs grands pourvoyeurs de CO2: production d’énergie, transports et bâtiment. Exit, alors, l’agriculture et la déforestation, responsables d’au moins 20% du renforcement de l’effet de serre. Responsabilité qui pourrait de plus s’accroître, avec les besoins grandissants d’une population mondiale qui augmente et qui s’enrichit.
Fraction carbonée
A supposer, donc, que l’on se focalise sur la portion carbonée, comment, après avoir réduit ses émissions, retirer de l’atmosphère un volume équivalent au rejet résiduel? L’Iddri identifie 5 technologies possibles: la fertilisation des océans, le captage-stockage géologique du carbone (CCS), l’aspiration industrielle de CO2 (DACCS), la valorisation énergétique de la biomasse avec captage et stockage souterrain du CO2 (BECCS). Sans oublier «l’érosion augmentée». Dans l’idéal, l’utilisation de ces systèmes permettrait d’éviter que 12,6 milliards de tonnes de carbone prennent le chemin des cieux chaque année: l’équivalent de 46,6 Mdt CO2. Un potentiel intéressant, mais terriblement hypothétique.
De la mer à la terre
La fertilisation des océans? En dispersant de la limaille de fer à la surface de l’océan, on sait créer des blooms de phytoplancton capables d’emporter le gaz carbonique atmosphérique dans les abysses. A condition que la mer soit calme et de ne pas craindre de perturber l’écosystème marin, en créant des zones anoxiques. Le BECCS, ça marche… en théorie. Reste que pour séquestrer 3,7 Mdt CO2 par an (sous forme de charbon de bois), il faut tout de même disposer de 1,7 milliard d’hectares de terres: l’équivalent du tiers de la surface dédiée à l’agriculture! Pas simple à trouver. Aspirer le gaz carbonique grâce à de gros ventilateurs (DACCS): certaines start-up canadienne ou suisse s’y essaient. Sans dévoiler le bilan énergétique et carbone de leurs prototypes.
Empoussiérer le globe
L’érosion augmentée est l’une des solutions les plus cocasses du moment. Ses promoteurs rappellent, avec raison, que lorsque des silicates ou des carbonates se dissolvent dans l’eau de pluie, les gouttes captent le CO2 atmosphérique, provoquant la formation d’ions bicarbonates. Dans la mer, ces ions sont utilisés par de nombreux mollusques, crustacés et coraux pour bâtir leur carapace, leur coquille ou leur squelette. L’idée est donc s’accroître la disponibilité en silicate et en carbonate, par exemple en recouvrant la terre et les mers d’une fine couche de poussières de roches silicatées broyées. Problème: la mise en œuvre de cette ‘solution’ suppose l’ouverture de nombreuses mines, des myriades de camions, de bateaux, d’aéronefs pour transporter les roches et empoussiérer océans et continents. Un détail!
Faible acceptation
Reste le CCS, expérimenté avec succès depuis des décennies par les compagnies pétrolières. Mais la technologie n’est pas sans défaut. Les sources d’émissions (centrales électriques, cimenteries) sont souvent éloignées des sites géologiques propices à la séquestration (aquifères profonds, réservoirs vides d’hydrocarbures). Ce qui nécessite le déploiement d’une logistique fixe (pipeline) ou mobile (navires) qui grève les coûts. De plus, le stockage du carbone n’est pas des plus populaires au sein des populations. Shell a dû annuler un projet de CCS aux Pays-Bas, sous la pression des riverains du site choisi.
Savez-vous compter?
Deux autres idées sont à la disposition des ‘neutralistes’: le stockage du carbone par les forêts et son pendant marin: le carbone bleu. L’idée n’est pas nouvelle. Sa mise en œuvre permettrait, théoriquement, de stocker plusieurs milliards de tonnes de carbone par an. Hélas, là encore se posent d’insolubles problèmes. En forêt tropicale, comme dans les mangroves, on peine encore à comptabiliser avec précision les tonnes de carbone séquestrées par les arbres et a fortiori par les herbiers de posidonies.
Une croyance dans la technologie
«L’urgence de réduire les émissions de GES continue à être masquée par une certaine croyance dans le secours que pourront apporter les innovations technologiques», résument les chercheurs de l’Iddri. Sans oublier que, le CCS mis à part, aucune de ces solutions technologiques ne présente de bilan économique et environnemental totalement acceptable.
L’exemple suédois
Supercherie, la neutralité carbone? Pas forcément. Un pays de l’Union européenne a d’ailleurs atteint ce stade, sans recours au vaudou techno: la Suède! La recette de Stockholm? Une politique mise en œuvre dès les années 1990 et jamais remise en cause depuis. Le royaume scandinave est le premier à avoir massivement taxé ses émissions de CO2. Il en coûte désormais 120 euros pour relâcher une tonne de CO2: trois fois plus que la contribution Climat Energie française. Cette taxation a accéléré la transition énergétique suédoise, amorcée dès les années 1970. Le développement des énergies renouvelables (électriques et thermiques) et du nucléaire a permis de diviser par deux la consommation de pétrole. Entre 1990 et 2020, le pays aura réduit de 40% ses émissions de dioxyde de carbone. La moitié de son énergie finale sera produite par des énergies renouvelables (électriques et thermiques, toujours).
Presque neutre
En 2020, plus aucune goute de fioul ne servira au chauffage des logements et des bureaux. L’électrification des transports sera très fortement accrue d’ici 2030. Le résultat de cette politique est impressionnant. Ce pays, qui compte parmi les plus prospères de la planète, n’émet plus qu’une cinquantaine de millions de tonnes de gaz carbonique par an. Un tonnage qui correspond pratiquement à celui capté annuellement par les forêts suédoises. A trois millions de tonnes de CO2 près, la Suède est un pays neutre en carbone depuis 2015.
Modèle britannique
Cela ne freine pas le volontarisme des pouvoirs publics, qui ont décidé de ne pas intégrer les puits de carbone dans le bilan carbone suédois. Se basant sur le modèle britannique, la Suède s’est dotée d’une institution indépendante chargée de conseiller le gouvernement et d’évaluer sa politique climatique. Le gouvernement et son ombudsman carbonique disposent d’une décennie pour s’attaquer au défi posé par la décarbonation de la mobilité. Sujet techniquement et politiquement délicat, comme partout. En cas de difficulté insoluble, le royaume se réserve tout de même le droit de recourir à des mécanismes de flexibilité internationaux. L’achat de ‘crédits carbone’ pourrait compenser jusqu’à 15% des émissions résiduelles.



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