Neutralité carbone: le curieux budget britannique

Le 12 mars 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le budget britannique préparé par Rishi Sunak n'est pas généreux pour le climat.
Le budget britannique préparé par Rishi Sunak n'est pas généreux pour le climat.
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Le premier budget du gouvernement de Boris Johnson ouvre en grand les vannes de l’argent public. Cela reste insuffisant pour mettre le Royaume-Uni sur la voie de la neutralité carbone.

C’était un exercice attendu. Pour la première fois, un pays se vouant à la neutralité carbone, débarrassé qui est plus est des contraintes budgétaires européennes, allait transcrire ses inflexions pro climat dans son budget. Mercredi 11 mars, comme le veut la tradition, le chancelier de l’échiquier a donc brandi la fameuse mallette en cuir rouge contenant son projet de budget 2020-2021 avant d’aller le présenter aux députés.

Déception : le but poursuivi par Rishi Sunak n’était pas d’ouvrir la voie du Carbon Neutral mais de rassurer des Britanniques possiblement inquiets des conséquences du Brexit et des suites de la pandémie de coronavirus. Mission probablement accomplie.

600 milliards sur la table

L’ancien banquier d’affaires met, en effet, 600 milliards de livres (684 Md€) sur la table, pour les 5 prochaines années, soit 175 milliards (200 Md€) de plus que prévu. Pour la seule année fiscale 2020-2021, Londres va accroître de 30 milliards de livres (34 Md€) ses dépenses publiques. Objectifs prioritaires: relancer l’économie et soutenir le système de santé, durement touchés par l’épidémie de coronavirus. Cette hausse représente l’équivalent de 1,5% du PIB.

L’environnement et le climat s’y retrouvent-ils? Tout dépend du point de vue. Vendeurs et usagers de véhicules électriques apprécieront les 500 millions de livres (570 M€) promis pour construire de nouvelles bornes de recharge rapide.

Les professionnels roulant en véhicule diesel n’apprécieront pas, en revanche, d’être désormais éligibles à la taxe sur les carburants. La taxe frappant le supercarburant sera gelée, pour la … 10e année consécutive. Une partie des recettes (400 M£/an) alimentera un fonds servant à subventionner l’achat de voitures, de camionnettes et de taxis bas carbone ou électriques.

timidité fiscale

Fiscalité, toujours. La taxation de la consommation du gaz naturel sera alourdie, quand celle pesant sur la demande d’électricité sera allégée. De quoi financer les projets de décarbonation de l’industrie que le gouvernement s’apprête à relancer, via les contrats pour le changement climatique. Les entreprises émettrices seront aussi ravies d’apprendre que le prix plancher du carbone sera maintenu à 18 £/tCO2e.

Les entreprises de travaux publics se frottent déjà les mains. Le député de Richmonds promet 27 milliards de livres (30 Md€) pour rénover et construire plus de 6.000 km de routes et d’autoroutes. Les transports publics ne sont pas oubliés : 20 millions sont prévus pour rénover des gares. Sera-ce suffisant pour interdire effectivement la vente de voitures neuves à moteur thermique dès 2035, comme promis? Rien n’est moins sûr.

D’autres grands travaux auront lieu au bord de l’eau. Entre 2021 et 2027, l’administration de Boris Johnson entend investir 5,2 milliards de livres (le double de ce qui était prévu) pour élever de nouvelles digues et renforcer les ouvrages de protection contre les crues, l’une des plaies du royaume.

relance du CSC

Le serpent de mer qu’est le captage-stockage géologique du carbone (CSC) refait surface. Rishi Sunak promet d’investir, «au moins» 800 millions de livres (912 M€) dans la réalisation de deux clusters régionaux, a minima. Devant créer 6.000 emplois, ces projets de collecter le CO2 d’usines situées dans de grandes zones industrielles attirent déjà de grands opérateurs, comme Drax Power, National Grid, Equinor, BP, Shell et plus récemment Total. D’ici à 2030, Londres espère aussi pouvoir inaugurer la première centrale au gaz du royaume, équipée d’un système de CSC.

En 2015, gouvernement conservateur de David Cameron avait annulé un fonds de 1 milliard de livres dédié à ce genre d’opérations, co-financées à l’époque par l’Union européenne.

reforestation

Les scientifiques et les forestiers devraient sortir requinqués de la lecture du premier budget Sunak. Aux seconds, le ministre des finances promet le financement de la plantation de 30.000 hectares de forêts nouvelles[1] et la restauration de 35.000 hectares de tourbières. Aux seconds, l’ancien analyste de Goldman Sachs annonce le déblocage de 22 milliards de livres par an (25 Md€). «Notre objectif est de porter à 2,4% du PIB le montant des investissements publics et privés dans la recherche-développement», précise-t-il. Un niveau comparable à celui de la France, indique l’Unesco. Dans le lot, le gouvernement Johnson prévoit la création d’une agence de financement des technologies de rupture, sur le modèle de l’Arpa américaine.

quid de la COP?

On peine à trouver dans la presse britannique ne serait-ce qu’un commentaire élogieux sur ce projet de budget. Le Financial Times critique la timidité de la fiscalité du carbone de Boris Johnson. Le Times regrette que «ce budget nous en dise aussi peu sur les décisions fortes qui devront être prises pour atteindre l’objectif juridiquement contraignant de la neutralité carbone.» Pour The Independent: « les conservateurs ont privilégié «la dépense publique à la résolution de la crise climatique.» Le site spécialisé Carbon Brief souligne que le gel, depuis une décennie, des taxes sur le carburant ont accru de 5% les émissions britanniques.

Détail qui en dit long: on ne sait toujours pas quelle sera la mise de fond du gouvernement britannique dans l’organisation de la COP 26, qui s’ouvre dans 8 mois à Glasgow.



[1] Entre 1985 et 1995, la forêt française s’est naturellement étendue au rythme annuel de 30 000 hectares.