Néonicotinoïdes: une menace majeure pour la biodiversité

Le 24 juin 2014 par Romain Loury
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Les vers de terre, premiers touchés
Les vers de terre, premiers touchés
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Les néonicotinoïdes sont-ils en train d’engendrer un désastre écologique plus important qu’on ne l’imaginait? Tout porte à le croire, au vu de la méta-analyse présentée mardi 24 juin par un groupe d’experts internationaux.

En soi-même, l’impact de ces insecticides sur la mortalité des abeilles, souvent abordé par la presse, est déjà des plus inquiétants (voir le JDLE). Mais les néonicotinoïdes, pesticides utilisés 1994 en France et dont la part de marché serait d’environ 40%, pourraient avoir des effets bien au-delà. Et même sur l’ensemble de la faune, comme l’a révélé mardi 24 la Task Force on Systemic Pesticides lors d’une conférence de presse à Bruxelles.

Ce groupe de chercheurs de tous pays, qui conseille notamment l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), a analysé plus de 800 études scientifiques publiées depuis une vingtaine d’années. Résultat: une gigantesque méta-analyse portant sur l’effet des néonicotinoïdes sur de nombreuses espèces. Le tout tronçonné en sept articles à paraître dans la revue Environmental Science and Pollution Research, dont le premier, sur les vertébrés, vient d’être publié.

Les vers de terre en première ligne

Selon ce travail, ce sont les invertébrés terrestres, tels que les vers de terre, qui sont les plus affectés par les néonicotinoïdes. Ils sont «exposés à des niveaux élevés via le sol et les plantes, à des niveaux moyens via les eaux de surface et par lixiviation, et à des niveaux faibles via les poussières dans l’air», considère la Task Force.

Viennent ensuite les insectes pollinisateurs, dont les abeilles et les papillons, fortement contaminés par l’air et les plantes, dans une moindre mesure par l’eau.  Ils sont suivis par les invertébrés aquatiques, tels les gastéropodes d’eau douce et les puces d’eau, puis par les oiseaux. Les poissons, les amphibiens et les bactéries les talonnent.

Quant aux mammifères et aux reptiles, les chercheurs disent «ne pas disposer de données suffisantes pour déterminer s’il existe ou non un impact, mais dans le cas de ces derniers, la conclusion est qu’un tel impact est probable».

«Les conclusions du WIA [Worldwide Integrated Assessment, ou Evaluation mondiale intégrée en français] sont des plus préoccupantes», estime le président de la Task Force, le Hollandais Maarten Bijleveld van Lexmond. «Nous pouvons à présent clairement voir que les néonics et le fipronil représentent un risque pour les fonctions et services écosystémiques qui va bien au-delà des inquiétudes afférentes à une espèce [les abeilles, ndlr] et qui mérite vraiment d’être porté à l’attention des gouvernements et des instances de réglementation».

Effet réversible ou non?

Agissant comme des neurotoxines, les néonicotinoïdes entraînent entre autres «un butinage amoindri des abeilles, une capacité altérée du ver de terre à creuser des tunnels, des difficultés à voler et une sensibilité accrue aux maladies», rappelle la Task Force. Or ces substances, dont très peu atteignent leur cible (comme pour les pesticides en général), se retrouvent en abondance dans l’environnement, bien au-delà des zones traitées.

Interrogé à ce sujet par le JDLE, l’un des membres de la Task Force, Jean-Marc Bonmatin du Centre de biophysique moléculaire d’Orléans (CNRS), estime qu’il faudrait «quatre à cinq ans pour en nettoyer les sols», une fois leur usage interrompu. Reste qu’ils vont se retrouver dans l’eau, jusque dans les océans. «Mais si on décidait de réduire très fortement leur utilisation, les problèmes qu’on observe maintenant devraient se résoudre en cinq à six ans», avance-t-il. Du moins «en espérant que la situation ne soit pas irréversible».

Pour la Task Force, il s’agit «désormais de prendre davantage de précautions, de durcir encore la réglementation sur les néonicotinoïdes et le fipronil, et de commencer à planifier leur suppression progressive à l’échelle mondiale ou, du moins, à formuler des plans visant à réduire fortement leur utilisation dans le monde».

Une résolution pour l’interdiction totale

C’est d’ailleurs le sens du projet de résolution déposé jeudi 19 juin par le sénateur Joël Labbé (EELV) et le député Germinal Peiro (PS). Tenant en un seul article, il appelle «le gouvernement français à agir auprès de l’Union européenne pour une interdiction de toutes les utilisations de ces substances néonicotinoïdes, tant que les risques graves pour la santé humaine, animale et l’environnement ne seront pas écartés».

En mai 2013, la Commission européenne a fortement limité l’usage de trois néonicotinoïdes (clothianidine, thiaméthoxame, imidaclopride), pour une durée de deux ans à partir du 1er décembre 2013 (voir le JDLE). L’interdiction concerne les semences enrobées, les microgranules pour le traitement du sol et la pulvérisation pour le traitement foliaire, notamment sur certaines céréales -sauf celles d’hiver. Le traitement après floraison et l’utilisation sous serre reste en revanche autorisée.

Pour l’Union nationale de l’apiculture de France (Unaf), qui appelle à «ne plus tergiverser», «cela n’est malheureusement pas suffisant, étant donné que ces produits restent utilisés sur de très larges surfaces, comme une grande partie des céréales à paille ou sur de nombreuses cultures à fleur après leur floraison. Par ailleurs leur durée de vie, très longue dans le sol (plusieurs années), favorise la contamination des plantes cultivées suivantes ou des plantes adventices».

Selon Jean-Marc Bonmatin, les interdictions successives ne constituent que de «petites mesurettes», au vu de «l’étendue du problème»«Le problème est clair, il faut désormais que chacun prenne ses responsabilités», ajoute-t-il. Ecartant tout préconçu militant derrière la méta-analyse de la Task Force, il souligne le caractère scientifique de ces travaux [1].

Après présentation mardi 24 à Bruxelles et Manille (Philippines), d’autres conférences de presse sont prévues, mercredi à Ottawa, jeudi à Tokyo. La préoccupation quant aux néonicotinoïdes dépasse en effet largement le cadre européen. Vendredi 20, le président Barack Obama a ainsi chargé l’Agence de protection de l’environnement (EPA) «d'évaluer l'effet des pesticides, y compris des néonicotinoïdes, sur la santé des abeilles et autres pollinisateurs, et de prendre des mesures le cas échéant», dans les 180 jours.

[1] Ils ont été financés par la banque néerlandaise Triodos, fondée en 1980 et qui dit se concentrer sur «des projets d’énergies renouvelables, des initiatives de technologies environnementales, des entreprises du secteur de l’agriculture biologique et biodynamique, et des projets de protection de la nature».



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