Néonicotinoïdes: le gouvernement sous pression des betteraviers

Le 30 juillet 2020 par Romain Loury
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La jaunisse, maladie virale véhiculée par un puceron
La jaunisse, maladie virale véhiculée par un puceron
CGB

Frappée par une rare crise de jaunisse, maladie véhiculée par des pucerons, la filière betteravière exhorte le ministre de l’agriculture de lui accorder le droit d’employer des néonicotinoïdes. Problème: ces pesticides, nocifs pour les pollinisateurs, sont interdits depuis septembre 2018.

En vertu de la loi biodiversité d’août 2016, les néonicotinoïdes (par ailleurs aussi interdits au niveau européen) ne sont plus autorisés en France depuis septembre 2018, en raison de leur impact avéré sur les pollinisateurs. Quelques rares exceptions subsistent sur des usages pour lesquels l’Anses, dans son volumineux rapport de mai 2018, n’avait pas identifié d’alternatives.

Parmi ces exceptions ne figure pas la betterave. Or c’est tout l’enjeu du bras de fer qui se joue depuis quelques semaines, suite à la forte poussée de jaunisse que connaît la culture de betteraves cette année. Liée à des virus véhiculés par le puceron vert du pêcher (Myrzus persicae), cette crise, sans précédent depuis 15 ans, est liée à la pullulation de ces insectes, suite à un hiver doux.

Forte baisse de production en vue

Une fois introduit dans la plante, le virus a pour effet de bloquer la photosynthèse, ce qui se manifeste par un jaunissement des feuilles. La production de sucres par la plante est fortement freinée, ainsi que la croissance de la racine récoltée.

Selon un bilan publié le 20 juillet par l’Association interprofessionnelle de la betterave et du sucre (AIBS), la production devrait baisser «d’au moins 40% dans les zones les plus touchées». Si la maladie progresse partout, elle connaît un fort gradient nord-sud: dans la région Centre (sud de la zone betteravière), entre 80% et 100% des surfaces sont touchées, contre 1% à 5% dans le Nord et le Pas-de-Calais, 5% à 10% dans les départements alsaciens. La production nationale de sucre pourrait baisser de 580.000 à 840.000 tonnes en 2020, estime l’AIBS.

Pour se prémunir de la jaunisse, les betteraviers recouraient jusqu’en 2018 à l’enrobage des semences par les néonicotinoïdes, en particulier le thiamétoxam et l’imidaclopride -98% des surfaces françaises étaient traitées, selon l’Anses. La plante étant ainsi protégée de manière systémique, les producteurs avaient rarement besoin de recourir à des insecticides d’application foliaire.

La réponse ambiguë du gouvernement

Or du fait de l’hiver clément, les pucerons sont survenus d’emblée en grand nombre, cinq semaines avant les coccinelles qui s’en repaissent. Face aux dégâts, la Convention générale des planteurs de betteraves (CGB, affiliée à la FNSEA[i]) est montée au front, demandant au ministère une dérogation afin que les betteraviers puissent de nouveau employer des néonicotinoïdes –comme d’autres pays européens, par exemple la Belgique, la Pologne ou l’Autriche.

Si les néonicotinoïdes ne seront, en raison de leur modalité d’application, d’aucun secours cette année, la campagne bat son plein sur les réseaux sociaux, sous le hashtag #LaBetteraveEnPéril. Mercredi 29 avril, la CGB a livré une conférence de presse en présence de dirigeants des conseils régionaux concernés (Hauts-de-France, Grand-Est, Ile-de-France, Normandie).

Face à cette levée de bouclier, le nouveau ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, avait assuré, mardi 28 juillet devant l’Assemblée nationale, que «jamais, jamais, jamais, [il] n’abandonnera[it]» la filière betteravière.

Le ministre s’est en revanche montré ambigu quant à une éventuelle dérogation. «On a un double choix: on change la loi [pour réautoriser les néonicotinoïdes, ndlr] ou on met une filière avec énormément de soutien financier, ce sur quoi nous travaillons avec le Premier ministre (…)», a déclaré Julien Denormandie.

Déplorant la «réponse pas très claire» du ministre, le directeur de Générations futures, François Veillerette, estime auprès du JDLE qu’«un retour en arrière serait extraordinaire. On pensait que le dossier était clos». Selon lui, il s’agit d’«une grosse manipulation des betteraviers et de plusieurs régions, pour faire plier le nouveau ministre de l’agriculture», tout juste nommé début juillet.

Interrogée par le JDLE sur l’éventualité d’un soutien financier, mais sans dérogation sur les pesticides, l’AIBS estime que «sans solution technique sérieuse, cela ne marchera pas. Ce n’est pas ça qui va rassurer les producteurs», dont nombre songeraient à se détourner de la betterave de crainte d’une nouvelle crise.

Une seule alternative chimique, selon l’Anses

Au-delà des difficultés rencontrées cette année par la filière, pourquoi l’Anses a-t-elle interdit l’emploi de néonicotinoïdes sur les betteraves s’il n’existe aucune alternative, comme l’affirment les betteraviers (qui s’étaient d’emblée érigés contre l’interdiction de 2018)? En fait, il en existe au moins une, de nature chimique, le mélange d’un pyréthrinoïde (la lambda-cyhalothrine) et d’un carbamate (le pirimicarbe), selon le rapport de mai 2018.

Interrogé à ce sujet, Vincent Laudinat, directeur de l’Institut technique de la betterave (ITB[ii]), reconnaît qu’il existe «quelques produits», mais ils ont une «durée d’action courte, comprise entre 8 et 14 jours, ce qui fait qu’on peut louper des créneaux de traitement», indique-t-il. Et ce à la différence des néonicotinoïdes, dont il suffit juste d’enrober les semences.

Résultat: le coût de traitement est «multiplié par quatre, et la filière est en très fort péril», explique Vincent Laudinat, qui précise que l’ITB «n’a jamais conseillé ces produits». De plus, 100% des pucerons seraient désormais résistants aux pyréthrinoïdes, 50% à 60% aux carbamates, affirme-t-il. Ce qui, selon lui, n’était pas le cas avant l’arrivée des néonicotinoïdes dans les années 1990.

Cette assertion va toutefois à l’encontre du rapport de l’Anses, selon lequel le mélange pyréthrinoïdes/carbamates serait justement moins à risque de résistances que les néonicotinoïdes. Ce rapport «repose sur une science qui n’était probablement pas celle des dernières publications», avance le directeur de l’ITB –l’institut a lui-même participé à la rédaction du rapport de l’Anses, note-t-on.

Des recherches en cours

L’agence évoquait par ailleurs des pistes non chimiques de lutte contre les pucerons, telles que des méthodes génétiques, culturales ou biologiques (par micro-organismes ou macro-organismes), mais aucune n’est encore opérationnelle. La sélection génétique se heurte par exemple au fait que la jaunisse est liée à au moins quatre virus différents, issus de trois familles virales, explique Vincent Laudinat.

Autre possibilité, agir non pas sur la résistance virale, mais sur l’apparence de la plante, par exemple en accroissant la dureté ou la couleur de la feuille, ou sur la présence de poils, afin d’en détourner les pucerons. Parmi les autres approches étudiées par l’ITB, «une refonte du paysage», en favorisant «un équilibre naturel qui permettrait de contrôler la présence de pucerons».

En l’attente de ces solutions, la filière n’aurait pas d’autre choix, dans l’immédiat, que de recourir aux néonicotinoïdes, juge le directeur de l’ITB, qui appelle à «une dérogation très particulière, très encadrée» pour une durée de cinq ans. «Pour la filière, c’est la seule réponse aujourd’hui», indique-t-il.

Un risque faible?

Quant au risque pour les pollinisateurs d’une application restreinte aux betteraves, Vincent Laudinat l’estime faible. Semées en mars, récoltées en octobre-novembre, ces plantes bisannuelles ne produisent des fleurs que tous les deux ans - les producteurs les récoltent avant qu’elles aient le temps de produire de fleurs. De plus, il s’agit d’une plante anémophile (pollinisée par le vent), peu attractive pour les insectes pollinisateurs.

Si les betteraves ont autant de succès avec les pollinisateurs qu’à la cantine, la forte rémanence environnementale des néonicotinoïdes pose clairement problème, rappelle François Veillerette. Une fois dans le sol, ces pesticides peuvent imprégner les cultures suivantes, qui peuvent être attractives pour les abeilles (comme le colza), ou tout simplement les plantes en bordure de parcelle.

«Dans 95% des cas, la succession repose sur une céréale non attractive l’année suivante, et nous conseillons même de ne pas replanter la même parcelle en betterave avant l’année N+3», rétorque Vincent Laudinat. Dans sa dérogation, la Belgique oblige ainsi de ne pas faire suivre une culture de betterave par celle d’une espèce attractive pour les pollinisateurs.

La chimie comme réponse universelle

Selon François Veillerette, l’enrobage de semences par les néonicotinoïdes constitue «le degré zéro de l’agriculture. Il faut d’abord faire de la prévention, puis de la surveillance. Au lieu de cela, [les producteurs] s’en remettent complètement à la chimie. Ce genre de traitement d’assurance [qui consiste à enrober des semences sans savoir à l’avance quelle sera la pression de pucerons, ndlr] n’est plus possible. Il faut avoir une autre vision, ne pas penser pesticide dès qu’on a un problème».

Pour le directeur de Générations futures, cette demande de dérogation «n’est pas motivée par l’urgence. S’il ne s’agit que d’un soutien financier, ce serait plutôt une bonne chose. Mais il faudrait d’abord s’interroger sur les conditions de culture de la betterave. Avec ce système de culture intensive, la biodiversité n’existe plus. Et les bestioles qui y demeurent sont plutôt solides».



[i] Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles

[ii] L’ITB est l’un des 18 instituts techniques agricoles fédérés sous la bannière de l’Association de coordination technique agricoles (ACTA)