Nanogenotox: 3 ans de recherche pour savoir qu’on ne sait pas grand chose

Le 26 février 2013 par Marine Jobert
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Des nanotubes de carbone.
Des nanotubes de carbone.
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Etablir une méthode fiable de détection du potentiel génotoxique des nanomatériaux en général et fournir des données précises pour 14 nanomatériaux manufacturés[1]. Telle était l’ambition de Nanogenotox, un projet de recherche européen lancé il y a trois ans à la demande de la commission Santé des consommateurs de la Commission européenne. Budget: 6.2 millions d’euros[2]. Sept pays impliqués (Allemagne, Belgique, Espagne, Finlande, France, Italie, Pays-Bas), huit instituts de recherche sur les rangs et un coordonnateur: l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).

 

Les nanomatériaux étudiés -issus de trois familles: dioxyde de titane, silice et nanotubes de carbone- ont été sélectionnés en fonction de leurs usages possibles dans différents types de produits (cosmétiques, aliments, produits de consommation courante), des voies d’exposition potentielles (orale, cutanée, inhalation) et de leur production en Europe [JDLE]. Autour des paillasses, des scientifiques spécialisés en recherche in vitro, in vivo, en toxicocinétique[3] et des physico-chimistes, qu’il a fallu faire dialoguer. «Chacun a d’abord fait son propre protocole avec ses cellules et ses nano», explique Nathalie Thireiet, chef de projet scientifique à l’unité d’évaluation des risques agents physiques et également co-responsable de la mission nanotransversale à l’Anses. «Puis on a gardé le meilleur protocole et regardé là où les cellules donnaient les données les plus intéressantes.» A écouter Nathalie Thieriet parler des étapes de ce projet de recherche, on comprend que rien n’a été évident. Il n’est question que de science, mais les implications industrielles et sanitaires lourdes qui pèsent sur le dossier sont omniprésentes. En témoignent les nombreuses entreprises et les quelques ONG et syndicats présents lors du colloque de restitution du 22 février dernier, organisé à Paris.

 

«Nous avons testé plusieurs nanomateriaux au sein d’une même famille, 4 nanosilices par exemple et nous avons montré que chaque nanomatériau a ses spécificités», insiste Nathalie Thieriet. Conséquence: «les essais sur cellules ou sur animaux sont à réaliser sur chaque nanomatériau, l’amalgame de tests comme c’est parfois le cas aujourd’hui pour une même famille n’est pas possible.» La question des faibles doses –au centre du dossier des perturbateurs endocriniens- s’invite également dans le dossier nano. Si certaines cellules démontrent une génotoxicité faible –«weak positif» selon les termes de la communication- faut-il pour autant en conclure à l’innocuité des nano testés? «On se demande plutôt si on a ciblé le bon organe ou les bonnes cellules», explique Nathalie Thieriet. Des études présentées ont montré qu’avec des cellules exposées à des doses fortes de nanomatériaux, on n’obtenait aucun effet. En revanche, en diminuant les doses, la réponse était positive, ce qui met en lumière la présence de génotoxicité potentielle. «En se référant à des témoins chimiques fortement génotoxiques, les réponses sont faibles et n’ont pu être confirmées faute de temps. Ces  études doivent être répétées et les réponses amplifiées afin de lever toute ambiguïté d’interprétation.» Globalement, chaque restitution des scientifiques s’est achevée sur la nécessité de continuer les recherches.

 

Et en effet, aucune certitude n’émerge, à tel point que les scientifiques se demandent si les organes cibles déterminés par les lignes directrices de l’OCDE[4] sont bien adaptés aux nanomatériaux! «Concernant ces tests sur les nanomatériaux, il est nécessaire de passer par une phase d’apprentissage pour acquérir une expertise», insiste Nathalie Thieriet. Les technologies et les techniques sont-elles seulement disponibles pour saisir dans tous leurs aspects ces nanomatériaux déjà largement répandus dans l’alimentation, les cosmétiques, les textiles et l’industrie en général? «Les limites inférieures de détection des appareils sont atteintes et les techniques de caractérisation ne sont pas au point», admet Nathalie Thieriet. «On apprend en même temps que ça se développe.»

 

Les résultats de Nanogenotox seront mis à disposition de tous. Des représentants de syndicats européens avaient fait le déplacement de Bruxelles pour ce colloque. «Je suis effaré: les nanos testés n’ont pas tous la même taille, il y a plein d’impuretés dans les échantillons, les dosages différent d’un labo à l’autre», s’alarme Tony Musu, chercheur au département Santé et sécurité de l’ETUI (l’institut syndical européen, chargé de fournir de l’expertise scientifique aux syndicats). «On en est encore là, avec de telles incertitudes, alors que tant de substances sont déjà sur le marché!» Même questionnement inquiet chez sa collègue Aïda Ponce, invitée à s’exprimer à la tribune. «Comment extrapoler les conclusions que nous avons entendues? Que dire aux travailleurs face à ces données éparses? Nous leur devons pourtant des informations utiles et consolidées», a t-elle plaidé, demandant que le principe de précaution prime. A ses côtés, Hartwig Muhle, des Amis de la terre-Allemagne, a tranché le débat d’un «no data, no market». Pas de données suffisantes sur les risques sanitaires, pas d’accès au marché.

 

[1] Nanomatériaux produits intentionnellement pour leurs propriétés spécifiques ou leur composition.

[2] C’est la Direction générale de la santé qui a contribué à la part française du budget.

[3] Les modèles toxicocinétiques décrivent le devenir des substances toxiques dans un organisme vivant au cours du temps. Ce devenir est déterminé par les processus d'absorption, de distribution, de métabolisme et d'élimination.

[4] Les lignes directrices de l’OCDE pour les essais de produits chimiques est une collection d’environ 100 des plus pertinents tests reconnus à l’échelle internationale et méthodes d’essai utilisées par les gouvernements, l’industrie et des laboratoires indépendants afin d’identifier et de définir les dangers potentiels des nouvelles substances chimiques, préparations chimiques et mélanges chimiques. Plus d’information: http://www.oecd-ilibrary.org/environment/lignes-directrices-de-l-ocde-pour-les-essais-de-produits-chimiques-section-4-effets-sur-la-sante_20745842;jsessionid=1lrf07w44qbam.x-oecd-live-02

 

 



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