Mycotoxines du maïs: quand la France demande une dérogation

Le 28 mai 2014 par Romain Loury
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La zéaralénone, en hausse dans la nouvelle récolte
La zéaralénone, en hausse dans la nouvelle récolte
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Fin avril, la France a demandé à la Commission européenne une hausse temporaire des teneurs maximales de mycotoxines tolérées dans le maïs, en raison de niveaux particulièrement élevés dans la récolte 2013. Un tel réajustement aurait peu d’impact en matière de santé publique, assure l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) dans un avis publié le 22 mai. L’une de ces mycotoxines, la zéaralénone, s’avère pourtant être un perturbateur endocrinien.

En raison de «conditions climatiques exceptionnelles», la récolte européenne de maïs en 2013 s’avère très chargée en mycotoxines, substances produites par des champignons parasites parmi lesquels le déoxynivalénol, les fumonisines et la zéaralénone, rappelle l’Efsa dans son avis. Selon ses analyses d’échantillons français, les niveaux seraient en effet 1,3 à 6 fois plus élevés que ceux mesurés les années précédentes.

Ces toxines étant tenues à des valeurs maximales, il y a donc là de quoi craindre des baisses d’approvisionnement, au risque de «sérieuses conséquences économiques», ajoute l’Efsa. Face à cette menace, la France a demandé le 29 avril à la Commission une dérogation temporaire. Son objectif: rehausser les valeurs maximales admises pour les mycotoxines, au moins jusqu’à ce que la prochaine récolte soit disponible, fin 2014.

Aussitôt saisie par la Commission, l’Efsa a mené une modélisation afin de prédire l’exposition de la population européenne aux trois mycotoxines, au cas où les nouveaux seuils proposés par la France pour la récolte 2013 seraient acceptés. L’autorité se veut d’emblée rassurante, estimant dans un communiqué qu’«il est peu probable qu’une augmentation temporaire des taux de trois mycotoxines dans le maïs et les produits à base de maïs ait un impact significatif sur la santé publique».

Ce qui ne l’empêche pas, dans les tréfonds de son avis, d’évoquer d’«importantes incertitudes». En particulier le fait que, «pour certains consommateurs, le niveau actuellement estimé de l’exposition totale, toutes sources confondues (y compris d’autres cultures), est déjà proche de ce qui est considéré comme un niveau avec risque». Et parmi ces «certains consommateurs», on retrouve les plus fragiles d’entre eux, à savoir les bébés et les enfants.

+83% de zéaralénone, un perturbateur endocrinien

Selon les calculs de l’Efsa, la mise en place des valeurs proposées par la France pourrait accroître de 17% l’exposition aux fumonisines, de 20% celle au déoxynivalénol et de 83% celle à la zéaralénone. Si le risque semble mineur pour les deux premières mycotoxines, il pourrait être plus marqué pour la troisième, la seule pour laquelle l’Efsa évoque un possible effet sanitaire chez les enfants, dont elle ne précise hélas pas la nature.

Or selon des travaux chez la souris, la zéaralénone s’avère être un perturbateur endocrinien, aussi bien chez le mâle (moindre synthèse de testostérone, altérations de la morphologie testiculaire) que chez la femelle (baisse de fertilité, moindre survie de l’embryon). Selon plusieurs experts, les perturbateurs endocriniens auraient plus d’impact au stade précoce de développement –raison pour laquelle le bisphénol A a d’abord été interdit dans les biberons.

Avec la valeur maximale actuelle de zéaralénone dans le maïs, de nombreux enfants pourraient déjà dépasser la dose journalière admissible (DJA), fixée à 250 nanogrammes par kilo (ng/kg) de poids corporel: l’exposition moyenne chez les nouveau-nés, nourrissons et enfant irait jusqu’à 113 ng/kg de poids corporel par jour, et 5% des enfants en consommeraient au-delà de 303 ng/kg. Mais avec 83% de zéaralénone en plus -du fait d’une dérogation-, les dépassements deviendraient encore plus fréquents qu’ils ne le sont déjà.

La balle est désormais dans le camp de la Commission européenne, qui devra trancher sur la base de ces conseils scientifiques, demandés en «urgence» à l’Efsa. Peut-être justifiée d’un point de vue économique, la demande française, si elle était exaucée, constituerait, en termes de sécurité des aliments, un précédent pour le moins étrange. D’autant qu’en bout de chaîne, le consommateur a peu de chances d’être bien averti d’éventuelles modifications qu’il sera le seul à subir.



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