La gratuité des transports publics à toutes les sauces

Le 28 février 2020 par Victor Miget
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A Paris, Anne Hidalgo, candidate à sa réélection, a rendu les transports gratuits pour les plus de 65 ans et souhaite l’étendre au moins de 18 ans.
A Paris, Anne Hidalgo, candidate à sa réélection, a rendu les transports gratuits pour les plus de 65 ans et souhaite l’étendre au moins de 18 ans.
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De nombreux candidats prêchent, dans leur programme, pour la gratuité des transports publics. Associations, professionnels et sénateurs se montrent moins enthousiastes. Explications.

 

C’est la proposition écologique choc des municipales 2020 : des transports publics 100% gratuits. Et ils sont nombreux, toutes étiquettes confondues, à porter cette proposition : Philippe Poutou (NPA) à Bordeaux ; Enora Le Pape (La France Insoumise) à Rennes ; Gilles Déterville (union de la gauche), à Caen …

Déplacements plus rapides, moins de pollution, égalité d’accessibilité, augmentation du pouvoir d’achat pour les plus défavorisés… Les arguments ne manquent pas pour vanter les mérites de la mesure. Les professionnels des transports sont moins enthousiastes.

La gratuité, ça se finance

Une étude du Groupement des autorités responsables de transport (Gart) d’octobre dernier, conclue qu’une «telle décision» peut se justifier au regard de «caractéristiques particulières des réseaux dont, notamment, la faible contribution des usagers». Une conclusion partagée par une mission d’information du Sénat, de septembre dernier.

Les 35 villes françaises qui ont adopté la gratuité ont comme point commun de ne pas attendre de grandes recettes commerciales de leurs réseaux de bus. Il s’agit d’agglomérations où l’offre et la demande sont faibles, et donc peu coûteuses pour la collectivité. Dans une grande ville comme Dunkerque (200.000 habitants), où les transports sont gratuits, le taux de couverture des coûts n’était que de 10 %. La gratuité représente un coût de 4,5 millions d’euros par an pour la ville, ce qui est supportable. D’autant que l’opération est un franc succès. D’après un rapport de l’association VIGS, un groupement de chercheurs spécialisés dans les thématiques de politique de la ville, la fréquentation des bus a augmenté de 85,5% sur un an. Et parmi les nouveaux usagers, 48% se déplaçaient auparavant en voiture. De son côté, la Fédération nationale des associations d'usagers des transports (Fnaut) estime que le service est saturé.

La «donne» est tout autre pour des agglomérations disposant de gros réseaux. A, Strasbourg ou Grenoble, la gratuité coûterait plus de 50 M€ par an ; à Lille, 100 M€ ; à Paris… 3 Mds d’euros. Dans les grandes villes, en 2017, la seule billetterie couvrait en moyenne 35% des dépenses des réseaux de transport.

Alors qui paiera la note, une fois la gratuité adoptée ? D’autant qu’elle entraîne, en général, une hausse de fréquentation, qui implique des moyens supplémentaires pour éviter la saturation. Selon les acteurs du secteur, les collectivités n’arriveraient plus à suivre. «Ce qui pourrait finalement décourager les utilisateurs à prendre les transports», prophétise Jean Sivardière, vice-président de la Fnaut..

Certains candidats estiment que les caisses peuvent être renflouées par les employeursvia le versement transport, au grand damdes organisations patronales.

Reste les contribuables. La suppression de recettes tarifaires pourrait être compensée par une hausse des impôts. Là aussi, il faudra mesurer le taux d’acceptabilité. Et si effectivement la gratuité des transports renforce le pouvoir d’achat des usagers les plus pauvres, la Fnaut rappelle que la charge reviendrait aux autres couches de la population.

Privilégier un meilleur service 

Dans les agglomérations où cette mesure est inenvisageable, «c’est-à-dire dans la très grande majorité des cas, (où) la demande est supérieure à l’offre, la priorité est évidemment d’augmenter l’offre», explique la sénatrice (UDI) Michèle Vullien.

Dans son étude, le Gart conclut que «la problématique des réseaux de transport de taille importante est, avant tout, de poursuivre leur développement […], tout en répondant aux exigences actuelles d’accessibilité, de transition énergétique et de renouvellement du matériel.»  Les autorités organisatrices de la mobilité (AOM) investissent lourdement pour renouveler leur matériel (lien), «la gratuité coûte cher et les collectivités n’auraient plus les moyens d’investir (…) dans du matériel neuf et plus propre (et plus cher, ndlr (lien), ou d’augmenter la fréquence des transports», ajoute Jean Sivardière.

Certains candidats coupent la poire en deux et jouent plutôt la carte de la gratuité partielle ou solidaire. Par exemple, à Paris, la maire sortante Anne Hidalgo, candidate à sa réélection, a rendu les transports collectifs gratuits pour les plus de 65 ans et souhaite l’étendre au moins de 18 ans. Même son de cloche à Strasbourg, où l’écologiste Jeanne Barseghian la propose pour les moins de 18 ans et les moins de 25 ans sans ressources.