Mauritanie: une transition énergétique ajournée?

Le 12 janvier 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Renouvelable ou fossile, le futur bouquet énergétique mauritanien ?
Renouvelable ou fossile, le futur bouquet énergétique mauritanien ?
VLDT

Engagée dans une très verte transition énergétique, l’ancienne colonie française s’apprête pourtant à se lancer dans la production de gaz naturel offshore. Et rêve désormais de devenir un producteur d’énergie pour la région et l’Europe.

 

La transition énergétique n’est pas l’apanage des pays les plus développés. Au Sud aussi, les bouquets énergétiques évoluent à grande cadence. Non sans difficulté. Pays grand comme deux fois la France, la Mauritanie est peu visible, la nuit, vue d’avion. Hormis Nouakchott, la capitale, et Nouadhibou, le grand port du nord, peu de points lumineux percent encore l’encre de la nuit.

Essentiellement désertique, le pays compte un peu plus de 4 millions d’habitants, dont un peu moins de la moitié peuplent les 8.100 localités du pays. Le tiers des habitants sont regroupés à Nouakchott et Nouadhibou, où l’électricité n’est pas (trop) contingentée. Dans les zones rurales, seuls 6% des Mauritaniens bénéficient des bienfaits de la fée électricité.

Sénégal et mines de fer

L’urbanisation aidant[1], les besoins énergétiques sont allés croissant. Jusqu’à présent, le monde électrique mauritanien était divisé en deux: trois barrages sur le fleuve Sénégal assuraient l’alimentation du sud du pays (et de la ville de Rosso) alors que des centrales thermiques à flamme satisfaisaient aux besoins du reste du pays. Les exploitants des mines de fer de Zoueratt (nord) disposant, quant à eux, de leurs propres moyens de production, thermiques également.

Mais ça, c’était avant. Comme nombre de pays de la région, l’ancienne colonie française doit à la fois conjuguer les besoins de développement, la croissance démographique (+2,3% par an) et les nécessités climatiques. Quelques mois avant l’ouverture de la COP 21, Nouakchott avait promis, dans sa contribution déterminée au niveau national (INDC), de réduire de 22% ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à un scénario tendanciel.

Kits photovoltaïques

Sous l’égide de Nani Chrougha, alors directeur général de l'agence de promotion de l'accès universel aux services de base, des dizaines de points énergétiques ont été installés dans les villages. «L’idée, souligne ce spécialiste de l’automatisme, promu ministre de la pêche, était d’installer une petite centrale photovoltaïque d’une puissance suffisante pour alimenter un congélateur, des sources d’éclairage et des ateliers de couture et de soudure.» Parallèlement, 12.000 kits photovoltaïques ont été installés dans de petits sites isolés.

Suffisant pour dynamiser la micro-économie des villages, le système reste très insuffisant pour les centres urbains, en pleine expansion. A Nouakchott, la construction de nouveaux quartiers va plus vite que le déploiement des réseaux énergétiques, d’adduction d’eau et d’assainissement. Les ânes tirant les carrioles des nombreux marchands d’eau ne sont pas près de prendre leur retraite.

A proximité du port de commerce, la Somelec (l’électricien national) vient de mettre en service un parc éolien de 31 mégawatts (MW). Télécommandée par son concepteur espagnol Gamesa, l’installation n’a pas le rendement attendu[2]. «Les systèmes anti-incendie arrêtent automatiquement les turbines dès qu’ils détectent de la fumée», explique un technicien. Gênant car la centrale est entourée de décharges sauvages où les feux sont fréquents. Les machines ibériques stoppent aussi leur rotation dès que la température de l’air ambiant excède les 42°C, événement fréquent en été.

Chaud l’éolien

A l’autre extrémité de la capitale, des entreprises françaises mettent la dernière main à une imposante ferme photovoltaïque: 156.000 panneaux, pour une puissance totale de 50 MWc. Mais la base de la production reste assurée par une centrale au fioul de 180 MW, située à quelques encablures du vaste campus occupé par l’institut supérieur d’anglais et l’école militaire. Entre 2010 et 2017, la puissance installée autour de la capitale est ainsi passée de 25 à 304 MW. Dans le reste du pays, les efforts ont été plus modestes: de 19 MW (hors barrages), la puissance électrique atteint désormais les 71 MW.

Ce n’est pas fini. Plusieurs dizaines de petites centrales diesel vont être ‘hybrider’ avec des panneaux solaires (0,2 à 0,3 MWc à chaque fois), permettant de réduire la consommation de carburant fossile. A Boulanouar, à quelques kilomètres à l’est de Nouadhibou, la Somelec prévoit de construire une centrale éolienne de 100 MW. Ils permettraient de verdir à 60% le système électrique national, mais ces projets ne font plus battre le cœur des dirigeants mauritaniens.

Jackpot offshore

Car la grande affaire se situe désormais ailleurs. Depuis 2015, la société Kosmos fore au large des côtes sénégalaises et mauritaniennes. Le jackpot est décroché l’année suivante. L’entreprise pétrolière annonce la découverte du plus gros gisement de gaz naturel au large des côtes de l’Afrique occidentale. Avec son partenaire BP, le pétrolier texan entend investir plus d’un milliard de dollars dans la construction d’un terminal flottant de liquéfaction. De quoi permettre aux deux pays d’exporter pour 30 Md$/an de gaz naturel liquéfié: plus de 6 fois le PNB annuel de la Mauritanie.

De quoi faire vaciller la foi énergétique de bien des dirigeants. Interrogé par le JDLE sur la compatibilité des objectifs de l’INDC et de la production d’hydrocarbure, le ministre de l’environnement mauritanien, Amédi Camara, n’a qu’une phrase: «Il n’y a que le Coran qu’on ne peut réécrire.»

Hub énergétique régional

Au ministère de l’énergie, on partage cet avis: «Désormais, la Mauritanie se voit comme un exportateur d’énergie», confirme Mohamed Cherif Ahmed, son secrétaire général. Avec les financements du fonds arabe pour le développement économique et social (Fades), Nouakchott envisage d’être le garant de la sécurité électrique du Sénégal et du Mali. «Nous pourrions exporter de 600 à 2.600 MW», estime un expert gouvernemental. Beaucoup trop pour les besoins régionaux. D’où la tentation de se tourner vers le nord. Le Maroc, dans un premier temps. Mais surtout l’Europe, via la ligne sous-marine reliant le royaume chérifien à l’Espagne (1.400 MW). Il y a quelques années, l’Europe rêvait de se fournir en électricité verte grâce à des centrales solaires et éoliennes installées au Maghreb. Finalement, elle importera peut-être des électrons riches en gaz mauritanien. Drôle de transition énergétique.

 



[1] En 1957, année de sa création, Nouakchott comptait quelques centaines d’habitants contre 1 million aujourd’hui.

[2] La centrale fonctionne environ 1700 heures par an.

 



Sites du groupe
Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus