Manger à Fukushima, c’est dangereux ?

Le 10 mars 2014 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Contaminées, les forêts de la région de Fukushima sont source de contamination.
Contaminées, les forêts de la région de Fukushima sont source de contamination.
VLDT

Globalement, les productions agricoles japonaises ne posent plus de problème sanitaire. Ce n'est pas encore toujours le cas dans la préfecture de Fukushima.

Cela n’est pas très bien vu, mais cela se pratique tout de même: demander au restaurateur de Tokyo ou au maraicher de Kyoto si ses fruits, ses légumes, ses poissons et ses viandes viennent bien d’une autre région que celle de Fukushima. L’inquiétude est, après tout, bien naturelle. Durant les semaines et les mois qui ont suivi l’accident, des traces de contamination ont été détectées sur les légumes feuilles, des pousses de bambou en provenance de la région de Fukushima.

A proximité de la centrale, mollusques et poissons plats, notamment, affichent des concentrations de radionucléïdes importantes. Au large, des scientifiques américains pêchent des thons affichant une légère contamination. En France, un important dispositif de surveillance est mis en place. Et la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a mis la main, à Roissy, sur deux échantillons de thé japonais, affichant une activité deux fois supérieure à la limite fixée par le règlement européen n 297/2011, soit 500 becquerels par kilogramme (Bq/kg).

Le coup de bambou

Les risques de contamination interne, par la nourriture, sont-ils importants? Pour répondre à cette question, un petit saut dans le temps s’impose. Au moment du tsunami, les cultures sont à un stade peu avancé. «A quelques rares exceptions, les arbres fruitiers n’ont ni feuilles, ni fleurs. Les céréales sont loin de la floraison. Seules les cultures maraîchères sous serre sont en cours de production», résume Philippe Renaud, adjoint au chef du service d’étude et de surveillance de la radioactivité dans l’environnement de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). A quoi, il faut ajouter théiers, aralias et bambous, dont les feuilles sont déjà bien avancées en ce mois de mars 2011. Les feuilles de ces espèces sont désormais comestibles, ce qui n’était pas forcément le cas en 2012.

trop forts, les épinards

Dans les vallées fertiles de Kawamata et de Litate, ce sont les légumes feuilles qui sont les plus touchés par les retombées de la centrale accidentée. Localement, des épinards et des salades affichent des niveaux de contamination au césium 137 de 10.000 Bq/kg: 20 fois supérieur à la limite de consommation d’alors. Ces mêmes légumes reçoivent une contamination plus forte en iode 131, mais compte tenu de la courte demi-vie de ce radionucléïde, son activité a totalement disparu dès juin 2011.

 

Entre avril et octobre 2013, 204.000 produits ont été analysés par les autorités japonaises. Selon l’IRSN, 705 résultats étaient supérieurs aux normes de consommation, soit 0,35%. Sur les 26.708 tests réalisés sur des produits issus de la préfecture de Fukushima, le taux de non-conformité grimpe à 16%.

 

Du fait de la date précoce de l’accident, les fruits ont été quasiment épargnés. L’été 2011, seules quelques cargaisons d’abricots japonais et d’agrumes ont fait grimper les dosimètres au-delà de la fatidique limite des 500 Bq/kg. En 2012, la limite de consommation est abaissée à 100 Bq/kg, ce qui ne pose pratiquement plus le moindre problème aux producteurs locaux de fruits et légumes. En mars 2013, l’activité en césium des fraises variait entre 2 et 10 Bq/kg.

Les vertus de la paille chinoise

Le problème est plus complexe pour certaines grandes cultures. Et notamment pour le riz. Dans la préfecture de Fukushima, nombre de productions restent impropres à la consommation. Même chose pour le sarrasin et le soja. La viande, en revanche, est quasiment sûre. «La raison en est simple, explique Philippe Renaud, il est de tradition, au Japon, d’élever le bétail en étable et de le nourrir avec de la paille de riz importée de Chine.» Résultat: non exposés aux retombées et mangeant du fourrage sain, vaches et bœufs de Fukushima produisent du lait et de la viande dont la radioactivité est à peine détectable. Comestibles, donc.

Champignons atomiques

Tel n’est pas forcément le cas des produits forestiers. Fort prisés, dans une région où bois et forêts couvrent les deux tiers de la superficie et ont absorbé les deux tiers des retombées radioactives. Comme on a pu le constater après la catastrophe de Tchernobyl, certains champignons concentrent la radioactivité. Dans le cas présent, c’est le lentin du chêne (Lentinula edodes). Traditionnellement, le fameux shiitake est cultivé sur des rondins dans les sous-bois. Jusqu’au mois de mai 2012, la moitié des champignons parfumés testés étaient impropres à la consommation: leur radioactivité pouvait être 10 fois supérieure à la valeur-limite. A partir de l’automne 2012, la radioactivité a chuté d’un facteur 10: «Les cultivateurs ont probablement changé les supports de culture», avance Philippe Renaud.

La cueillette de champignons sauvages reste déconseillée. Encore aujourd’hui, il n’est pas rare que les lactaires délicieux (Lactarius deliciosus), les armillaires couleur de miel (Armillaria mellea) ou les pholiotes ridées (Cortinarius caperatus) ou changeantes (Kuehneromyces mutabilis) soient fortement contaminés. Et ils le resteront probablement un certain temps. Tout comme certaines plantes sauvages, telles les koshiaburas (Acanthopanax sciadophylloides) et nombre de fougères dont les niveaux de contamination aux césiums restent très importants.

Sangliers très actifs

La contamination des champignons et de la litière entraîne immanquablement celle du gibier. Dans la région de Fukushima, la viande de sanglier sauvage est quasi systématiquement hors normes. Au printemps dernier, certains suidés affichaient une activité 1.000 fois supérieure à la valeur-limite. Les cerfs sika (Cervus nippon), ours noirs (Ursus thibetanus japonicus) et canards à bec tacheté (Anas poecilorhyncha) sont souvent trop «actifs» pour être consommés.

Ce qui n’est pas sans poser des problèmes aux agriculteurs. En fouissant sol et litière, les sangliers remettent en suspension des particules radioactives qui, transportées par les cours d’eau, contaminent de nouveau les rizières. Et l’océan. Des poissons, benthiques pour la plupart, et des mollusques restent contaminés. «Mais c’est essentiellement le fait des rejets imputables à la centrale, souligne le scientifique. Leur contamination baissera assez vite. Ce qui n’est pas le cas des produits forestiers.»

Finalement, même si nombre de produits agricoles et de la mer présentent encore des traces de radioactivité, l’alimentation est saine dans l’archipel, et pose peu de problème dans la préfecture de Fukushima. «Le risque de recevoir des doses importantes par ingestion de denrées contaminées était important au cours du premier mois et justifiait les mesures d’interdiction de consommation», estime Philippe Renaud. Mais celles-ci ont été édictées après la publication des résultats de mesures. «Avec pour conséquence des doses, de l’ordre de quelques millisieverts à la thyroïde, qui aurait pu être évitées.»

 



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