Maladies émergentes: l’homme, «acteur et victime»

Le 30 avril 2015 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
Une menace multiforme
Une menace multiforme
DR

Croissance démographique, échanges commerciaux, déplacements humains, mais aussi réchauffement climatique, déforestation, relation à l’animal… les causes des maladies émergentes ne manquent pas, le hasard gardant toutefois une large place.

Version remaniée d’un précédent ouvrage publié en 2007, «Des épidémies, des animaux et des hommes», à paraître le 13 mai aux éditions Le Pommier, dresse un éclairage bienvenu sur un sujet pour le moins complexe. Entretien avec son auteur, François Moutou, vétérinaire, épidémiologiste et ancien directeur adjoint du laboratoire de santé animale de l’Anses [1].

JDLE – Selon vous, l’apparition de l’épidémie de sida en 1983 constitue un tournant dans la lutte contre les maladies infectieuses. C’est à partir de cette année que l’on peut parler de maladies émergentes.

François Moutou – Encore peu de temps avant, plusieurs grands médecins avaient déclaré que les maladies infectieuses allaient prochainement relever du passé. Ce qui allait menacer l’humanité désormais, ce serait les maladies chroniques, dont les maladies neurodégénératives et les maladies cardiovasculaires. On avait éliminé la variole grâce au vaccin, la prochaine étape serait la poliomyélite, et l’on pensait qu’on allait éliminer les maladies les unes après les autres. L’émergence du VIH [virus responsable du sida] a été un véritable choc culturel. Quant à la poliomyélite, cela fait longtemps que l’on nous dit que son élimination est pour l’année prochaine.

JDLE – Quelle est la part, dans la survenue de maladies émergentes, des caractéristiques propres aux pathogènes, tels que bactéries et virus, et des facteurs humains?

François Moutou – Il est très difficile de séparer les deux phénomènes. Le temps de génération d’une bactérie est de l’ordre de quelques heures, ce qui lui laisse le temps de muter un nombre incommensurable de fois au cours de la vie d’un être humain. D’autre part, nous sommes actuellement 7 milliards de personnes sur Terre, la population ne cesse de croître. Or en épidémiologie, il y a des effets de seuil au-delà d’un certain effectif. Nous serons probablement 9 milliards d’individus en 2050, il est fort probable que de nouveaux phénomènes se produisent d’ici là.

Du fait de cette croissance démographique, l’homme a besoin de toujours plus de place, il continue à envahir des espaces jusqu’alors très peu habités. Par exemple, la forêt disparaît, ce qui crée de nouveaux contacts avec la faune sauvage, soit de manière directe avec l’homme, soit avec les élevages. Les virus ne tombent pas du ciel, ils étaient déjà là où on les croise. Par exemple, il suffit de raser des forêts, d’y établir des élevages de porcs et d’y planter des arbres à lychees, comme cela se fait souvent.

Délogées de la forêt, les chauves-souris vont s’installer au-dessus des cochons, se nourrissant des fruits: l’homme crée ainsi des proximités entre diverses espèces qui ne se côtoyaient pas jusqu’alors, ce qui favorise les transmissions de microbes. L’homme n’est donc pas seulement une victime des maladies émergentes, il en est aussi acteur.

JDLE – Quel est le rôle du réchauffement climatique dans l’apparition des maladies émergentes?

François Moutou – Prenons l’exemple de la leishmaniose, une maladie dont le vecteur est le phlébotome, petit insecte qui véhicule la maladie entre les chiens, les renards et quelques cas humains. En France, elle était classiquement limitée à la bordure méditerranéenne. Or on voit désormais des cas jusque dans la région lyonnaise, avec une remontée du phlébotome le long de la vallée du Rhône. Cela est dû au réchauffement. Pas tant à des étés plus chauds, mais plutôt à des hivers plus courts, moins froids, ce qui permet au vecteur de survivre à de plus hautes latitudes.

Même phénomène avec les tiques, responsables de la borréliose de Lyme. On voit ces insectes survivre plus au nord, plus en altitude. Pour ce vecteur, il y a certes un effet du climat, mais aussi de la faune sauvage, notamment avec une augmentation de la population de cervidés, réservoir de la maladie. On peut aussi craindre les tamias, ou écureuils de Corée, nouveaux animaux de compagnie dont certains se sont échappés et qui ont fait souche dans les forêts d’Ile-de-France. Or si le tamia ne fait à proprement parler pas partie du cycle de vie de la bactérie, on a retrouvé chez certains d’entre eux jusqu’à plusieurs centaines de tiques, ce qui amplifie la population de vecteurs.

JDLE – Du côté des maladies vectorielles, on a récemment beaucoup parlé du chikungunya et de la dengue, suite à l’apparition à l’automne dernier de foyers autochtones dans le sud de la France. Y a-t-il un risque de voir flamber ces deux maladies?

François Moutou – On peut espérer que non, du moins pas selon le même modèle qu’à La Réunion en 2005/2006, lorsqu’un tiers de la population est tombée malade du chikungunya. Cet épisode a été une coïncidence malheureuse, celle d’une rencontre entre un virus et le moustique tigre. Cela reste rare à une telle échelle, mais il est difficile d’anticiper de tels événements. En France métropolitaine, on peut toutefois s’attendre à de petits foyers de chikungunya et de dengue, de temps en temps, mais pas du genre réunionnais.

JDLE – Qu’en est-il de la grippe? Fin février, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) se montrait inquiète de la circulation de nombreuses souches.

François Moutou – Depuis une dizaine d’années et l’affaire de la grippe aviaire H5N1, on déclare de plus en plus de foyers de grippe. Certaines souches sont hautement pathogènes, d’autres le sont faiblement, tout le monde déclare un peu de tout, alors que parfois cela n’a pas grand intérêt. En revanche, le virus H5N1 est toujours aussi présent en Asie et en Egypte: on n’en parle plus trop, mais il tue autant qu’il y a 10 ans. Pour l’instant, il ne semble pas avoir trop évolué, il reste cantonné aux oiseaux, avec quelques cas de transmission à l’homme, mortels dans un cas sur deux. Mais on ne peut pas prédire comment la situation va évoluer.

Quant à la circulation d’autres souches, il est difficile de se faire une idée: est-ce qu’on les détecte parce qu’on les cherche beaucoup plus, ou y a-t-il vraiment une plus grande circulation de virus? Ce qui est inquiétant, par exemple pour la grippe H5N2 aux Etats-Unis, ce sont ces grands élevages de volailles, des poules et des dindes quasiment identiques génétiquement, qui peuvent ainsi fabriquer des quantités importantes de virus. En revanche, pour ce qui est de l’homme, la grippe espagnole de 1918 [qui aurait fait 30 millions de morts, peut-être bien plus] n’est probablement pas le bon modèle pour analyser la situation actuelle. La population a changé, le niveau d’hygiène n’est plus le même, l’alimentation non plus.

JDLE – Vous consacrez un chapitre aux nouveaux animaux de compagnie, dont le commerce est en partie régulé, mais fait aussi l’objet de ventes illégales sur internet. Est-ce selon vous un risque important de maladies émergentes?

François Moutou – Début mars, trois cas d’encéphalite mortelle ont été observés en Allemagne chez des éleveurs d’écureuils originaires d’Amérique centrale, du fait d’un bornavirus. Et en 2003, des cas de variole du singe, la «monkeypox», sont survenus aux Etats-Unis chez des propriétaires de chiens de prairie, animal originaire d’Amérique du Nord. Or ces animaux avaient été en contact, dans les animaleries, avec environ 800 rongeurs d’origine africaine, eux-mêmes porteurs du virus. Pourtant, il n’y avait dans ce commerce rien d’illégal, rien de frauduleux.

En créant de tels contacts entre des animaux ne se côtoyant pas dans la nature, en l’occurrence des rongeurs nord-américains et africains, on crée toutes les circonstances d’échange de pathogènes. Personne ne peut anticiper le résultat de telles rencontres. Je ne comprends pas que l’on continue à accepter la commercialisation d’animaux exotiques capturés dans la nature, alors que l’on pourrait recourir à des élevages en ferme, avec une plus grande surveillance sanitaire, une possibilité de remonter la filière en cas d’accident. Ce n’est bon ni pour la biodiversité, ni pour la santé publique.

Pour le monkeypox, les conséquences pour les personnes ont heureusement été assez limitées. Mais il est certain qu’en entretenant un tel commerce, on joue avec le feu. Et à force de jouer au loto, un jour on finit par gagner.

JDLE –Selon une récente étude menée en Tanzanie, le déclin des chimpanzés du parc de Gombe pourrait en partie s’expliquer par la cryptosporidiose, introduite par les villageois riverains. En miroir des maladies émergentes, les pathogènes humains constituent-ils un risque pour la biodiversité?

François Moutou – La situation est bien décrite pour les gorilles de montagne en Afrique centrale. Pour les gens qui montent les observer, on ne les laisse pas les approcher s’ils présentent des signes de fièvre. Et dans les zoos, on vaccine désormais les gorilles et les chimpanzés contre la rougeole. Pour ces grands singes, le fait qu’ils soient réduits à de petites populations de quelques centaines d’individus, entourés par des millions de personnes, constitue un danger important. Du même genre que ce qui s’est passé en Amérique du Sud, lorsque des millions d’Amérindiens ont été décimés par des maladies infectieuses introduites par les conquistadors.

[1] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus