Maladies des bivalves: la recherche dessine de nouvelles pistes

Le 25 novembre 2019 par Romain Loury
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Parc à huîtres sur l'étang de Thau (Hérault)
Parc à huîtres sur l'étang de Thau (Hérault)
VLDT

Lancé en 2016 pour mieux répondre aux maladies affectant les bivalves, le projet européen Vivaldi arrive bientôt à terme. Le bilan s’avère fructueux, avec de nombreux résultats scientifiques et des recommandations pour mieux se prémunir de ces pathogènes. Parmi eux, le virus OsHV-1, qui décime les huîtres creuses depuis 2008.

Impliquant 21 partenaires (organismes de recherche, universités, syndicats de sélectionneurs, etc.) de 10 pays différents, dont l’Ifremer et le CNRS pour la France, le projet Vivaldi («Prévenir et contrôler les maladies des coquillages d'élevage») fera l’objet, de mardi 26 à jeudi 28 novembre, d’une conférence finale au centre Ifremer de Brest.

Le projet compte divers volets: meilleure connaissance des pathogènes, étude des défenses immunitaires des bivalves, recherche de gènes de résistance en vue d’une sélection génétique, mais aussi étude des interactions entre hôtes, pathogènes et environnement, ainsi que mise au point de mesures de gestion.

L’OsHV1, à l’origine d’une mortalité élevée

Parmi les pathogènes étudiés, le virus OsHV-1, qui s’attaque aux huîtres creuses (Crassostrea gigas) juvéniles. Cet herpesvirus «a probablement toujours été présent, on le détectait déjà dans les années 1990, et il était déjà associé à des mortalités d’huîtres», explique Yannick Gueguen, directeur adjoint de l’unité mixte de recherche IHPE (Ifremer, CNRS, université de Montpellier, université de Perpignan)[i], au JDLE. «Depuis l’arrivée en 2008 de la variété µvar, il est devenu plus pathogène, avec des taux importants de mortalité depuis cette année-là en France», ajoute le chercheur montpelliérain.

Depuis, ce redoutable variant d’OsHV-1 est présent dans divers pays à travers le monde, notamment sur toutes les côtes françaises. Chaque année, c’est plus de la moitié des huîtres juvéniles qu’il décime, parfois jusqu’à 100%. Lors d’une étude publiée en octobre 2018, l’équipe de Yannick Gueguen a justement décrit les mécanismes par lesquels ce virus agit. Ils ne sont pas sans évoquer ceux à l’œuvre avec le VIH, virus à l’origine du sida chez l’homme.

Un affaiblissement immunitaire

Les chercheurs montrent que le virus, une fois dans l’huître, pénètre dans ses cellules immunitaires, appelées hémocytes. Il y prolifère rapidement, détournant la machinerie cellulaire à ses seules fins. Les défenses immunitaires s’en trouvent affaiblies, l’OsHV1 provoquant l’arrêt de la production des peptides antibactériens.

Résultat: une déstabilisation du microbiote de l’huître, ce qui favorise les bactéries opportunistes telles que les Vibrio du clade Splendidus, qui vont tuer l’huître. «Une centaine d’heures après l’infection par OsHV-1, un peu plus en milieu naturel, toutes les huîtres sont mortes», constate Yannick Gueguen.

Les conditions environnementales à l’étude

Beaucoup d’inconnues demeurent sur les relations entre l’huître et son pathogène, notamment sur les influences environnementales. Certes, la température est cruciale: l’OsHV-1 n’est actif qu’entre 16° et 26°C. Ainsi, les huîtres de l’étang de Thau connaissent deux pics annuels de mortalité -l’un en avril-mai, l’autre en septembre-octobre-, tandis que la Bretagne, aux eaux plus froides, n’en connaît en général qu’un seul, en juin-juillet. D’autres facteurs environnementaux pourraient jouer, notamment la contamination du milieu par les pesticides ou les polluants chimiques.

Quant au devenir du virus une fois le pic d’infection passée, il reste largement méconnu: ces réservoirs de virus résident «peut-être dans les sédiments, ou bien dans les huîtres adultes qui ont survécu», avance Yannick Gueguen. Des expériences de mise en jachère ont d’ailleurs montré une moindre infection lors de la reprise, suggérant un épuisement des réservoirs au fil du temps.

Vers une sélection d’individus résistants

C’est aussi l’une des découvertes de l’IHPE: si certains individus sont plus résistants à l’OsHV-1, c’est parce que leur réponse immunitaire est plus rapide. Ils parviennent ainsi à prendre de court le virus, bloquant rapidement sa prolifération. La recherche des gènes impliqués dans cette résistance est en cours, avec le projet de sélectionner des individus plus résistants.

Un bémol toutefois: «le risque de ce genre de sélection, c’est une perte de patrimoine génétique. Il faut certes sélectionner sur ces critères, tout en maintenant un bon niveau de diversité, afin que les huîtres demeurent capables de répondre à d’autres stress», explique Yannick Gueguen.

La polyculture, plus protectrice

Autre moyen de favoriser la résistance et la croissance des bivalves, l’aquaculture intégrée. Des expériences concluantes sont ainsi menées, en Espagne, avec des moules cultivées en présence d’holothuries (‘concombres de mer’). Ou en Charente, avec des huîtres qu’il est «moins besoin de nourrir» lorsqu’elles partagent leurs eaux avec des crevettes, indique le chercheur.

A l’inverse, la compétition pour les nutriments que se livrent les huîtres et les moules réduit certes leur développement, mais les rend moins susceptibles aux pathogènes. «On peut calquer en mer ce qui se passe sur terre: la monoculture favorise l’émergence de pathogènes. Tandis que la polyculture permet de diversifier le milieu, et de diluer les pathogènes».

Face à l’OsHV-1, «les professionnels font pour l’instant montre d’une adaptation à court terme: ils implantent dix fois plus juvéniles, vendent leurs produits un peu plus chers. La production a certes un peu baissé, mais économiquement ils s’y retrouvent. D’un point de vue écologique, cette stratégie risque peut-être, à terme, d’endommager l’écosystème», craint Yannick Gueguen.



[i]IHPE: Interactions hôtes-pathogènes-environnement; Ifremer:Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer; CNRS: Centre national de la recherche scientifique