Maladie de Charcot: la toxine qui intrigue

Le 24 décembre 2014 par Romain Loury
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Le risque de SLA est élevé autour de l'étang de Thau.
Le risque de SLA est élevé autour de l'étang de Thau.
CNC

La sclérose latérale amyotrophique (SLA), ou maladie de Charcot, est-elle liée à la consommation de fruits de mer contaminés par la toxine BMAA? Cela pourrait être l’un des facteurs de cette maladie rare et encore peu comprise, révélaient fin 2013 des travaux menés dans l’Hérault. Une étude est en cours dans 3 régions afin de faire la lumière sur cette hypothèse.

L’histoire remonte aux années 1950, à Guam, île du Pacifique rattaché aux Etats-Unis: des médecins militaires y ont observé une incidence de maladies neurodégénératives jusqu’à 100 fois supérieure à la moyenne américaine. Un syndrome de Guam associant maladie de Charcot (paralysante et rapidement mortelle, se caractérisant par la mort massive des neurones moteurs) et d’une démence parkinsonienne.

C’est en 1987 que des chercheurs ont trouvé une cause possible: la consommation de graines de l’arbre cyca (Cycas micronesica), très concentrées en toxine BMAA. De plus, les habitants de Guma, des se nourrissent de chauve-souris, elles-mêmes friandes de ces graines, en un phénomène de biomagnification. Une autre équipe a conforté l’hypothèse en Floride, en observant dans le cerveau de personnes décédées de la maladie de Charcot des niveaux élevés de BMAA.

Assez peu connue, la BMAA, dont des travaux in vitro ont montré l’effet toxique sur des neurones moteurs, est produite par les cyanobactéries aquatiques, aussi appelées algues bleu-vert, omniprésentes [1]. C’est ce qui pourrait expliquer les résultats de l’étude publiée fin 2013 dans la revue PLoS ONE par l’équipe de William Camu, professeur de neurologie à l’hôpital Gui de Chauliac (Montpellier).

L’étang de Thau, «cluster» de SLA

Contacté par le JDSA, le neurologue dit «l’avoir constaté depuis longtemps»: le pourtour de l’étang de Thau, lagune qui borde la ville de Sète sur le nord-est, présenterait un nombre surélevé de malades de Charcot. Un phénomène d’autant plus inquiétant que la zone est réputée pour ses spécialités: les moules et les huîtres de Bouzigues.

Or sur l’ensemble des 26 communes proches de l’étang, le risque de maladie de Charcot est 2,24 fois plus élevé que dans la population générale –où il est d’environ 2,5 cas pour 100.000 habitants par an. S’il est difficile d’établir un lien avec la consommation de fruits de mer, les chercheurs ont observé la présence de la toxine dans des moules et des huîtres. Et sa concentration connaît un pic en été, lorsque les cyanobactéries pullulent dans l’étang.

«On ne peut pas établir de relation de cause à effet pour l’instant», reconnaît William Camu. Les chercheurs devraient en savoir plus grâce au projet BMAALS, lancé en 2013. Menée dans le Limousin, le Languedoc-Roussillon (dont l’Hérault) et Rhône-Alpes, l’étude vise à vérifier l’existence d’un lien avec la toxine, qui pourrait être présente ailleurs qu’en milieu marin.

Alimentaire ou respiratoire?

L’hypothèse BMAA ne fait pourtant pas l’unanimité dans la communauté scientifique. Et même chez ceux qui y adhèrent, il n’y pas consensus sur la voie alimentaire. Certains scientifiques croient plutôt à une voie respiratoire, via l’inhalation d’aérosols émis par les eaux abritant des cyanobactéries.

L’idée a été évoquée suite à la guerre du Golfe (1990-91), dont les vétérans présentent de manière inexpliquée un risque doublé de maladie de Charcot. Or une analyse menée en 2009 dans les sables du Qatar y a révélé la présence de BMAA. Pour William Camu, «l’hypothèse est un peu farfelue: il faudrait des quantités phénoménales de BMAA en suspension» pour induire la maladie de Charcot.

D’autres «clusters» inexpliqués

BMAA ou non, voie alimentaire ou respiratoire, l’étang de Thau n’est pas le seul lieu en France où des «clusters» de SLA ont été observés. Dans son étude de 2013, l’équipe de William Camu a observé deux autres communes au centre de l’Hérault présentant un nombre surélevé de cas.

C’est aussi le cas de deux petites communes alpines, Saint-Ismier (Isère) et Bellentre (Savoie). Début janvier, l’agence régionale de santé (ARS) de Rhône-Alpes a annoncé le lancement d’une étude à leur sujet.

Selon les épidémiologistes dépêchés sur l’affaire, Saint-Ismier et ses 6.500 habitants auraient alors eu, début 2014, une dizaine de nouveaux cas au cours des 3 dernières années. Et à Montchavin, village de la commune de Bellentre, le risque serait même 20 fois plus élevé que dans la population française.

[1] Peut-être aussi par d’autres organismes vivants.



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