Lubrizol: les sénateurs veulent renforcer la culture du risque industriel

Le 04 juin 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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L'incendie a détruit 10.000 tonnes de produits chimiques.
L'incendie a détruit 10.000 tonnes de produits chimiques.
Sécurité Civile

Neuf mois après, la chambre haute étrille l’industriel, les services de l’Etat, l’ancienne ministre de la Santé. Ce qui ne l’empêche pas d’avancer quelques propositions consensuelles.

La publication des conclusions de la commission sénatoriale d’enquête sur l’accident de l’usine rouennaise de Lubrizol était attendue. Quatre mois après un rapport de l’assemblée nationale et des premières mesures annoncées par le gouvernement, la chambre haute devait conclure ce grand examen des politiques publiques de prévention des risques industriels.

Fruit de six mois de travaux et d’auditions, le document publié ce 4 juin apprendra peu à celles et ceux qui ont suivi la gestion de la catastrophe. Mais il y a quelques perles, tout de même.

Dans les premières heures du 26 septembre 2019, un incendie hors normes, à l’origine indéterminée, provoque une intervention massive des pompiers. Ne disposant pas de suffisamment d’eau, de citerne à émulsion, les 970 soldats du feu engagés mettront 13 heures pour venir à bout du sinistre. Sept industriels de la région[1] prêteront des émulseurs, des engins de lutte contre l’incendie et des bateaux pompes.

10.000 tonnes de produits chimiques

Le feu a volatilisé 10.000 tonnes de produits chimiques; trois entrepôts de l’entreprise voisine Normandie Logistique sont réduits en cendres. L’usine de Lubrizol est, elle, détruite à 10%. Les services de secours ayant déployé un barrage sur la seine et environnement fluvial a peu souffert. Mais il a fallu pomper les eaux polluées pendant plusieurs semaines pour dissiper tout risque de pollution. A plus grande échelle, d’importantes surfaces, notamment agricoles, ont été souillées jusqu’en Belgique par les suies générées par les flammes.

En plus de leur équipement lourd insuffisant, les sauveteurs se plaignent (décidément !) d’un manque de masques respiratoires. Les pompiers ont dû équiper les policiers chargés de garder le périmètre de l’intervention. En ville, les personnels de l’Education nationale et les machinistes de la TCAR (société de bus). Ces derniers exerceront, dès le lendemain de l’incendie, leur droit de retrait.

 

Quelle information du public? Sociologue, Anne Lalo travaille depuis une trentaine d’années sur l’information du public sur les risques majeurs. Pour la scientifique niçoise, les sénateurs doivent affiner leurs recommandations. «Ils confondent information du public et communication de crise». Après avoir longuement travaillé sur les accidents industriels (AZF notamment), la chercheuse de l’Unice estime que la priorité est de faire comprendre aux riverains des installations industrielles la nature du risque encouru, le niveau de danger potentiel et leurs possibles conséquences. «Sans cela, les consignes ne seront pas comprises et pas appliquées», poursuit-elle. Pourfendant le concept «démagogique» de démocratie participative, Anne Lalo milite pour l’organisation de séances d’information obligatoires des citoyens par les industriels, sous le contrôle des pouvoirs publics. «Dans les CLIS, on est passé de l’information à la communication», conclut-elle.


Au fil du rapport, on découvre que les riverains ignoraient les consignes de sécurité, que les services de police et de gendarmerie ne sont pas forcément avertis du déclenchement d’un POI. On s’étonne aussi que l’Etat a divisé par trois sa dotation aux investissements structurants des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) entre 2017 et 2020. Entre 2008 et 2017, précise le rapport sénatorial, les dépenses d’investissement des SDIS ont chuté de 20%.

Si l’on savait que ni Lubrizol, ni l’Administration, ni les pompiers ne disposaient de la localisation et de l’état des stocks de produits chimiques de l’usine rouennaise (informations capitales pour l’organisation des secours !), on ignorait que l’exploitant n’avait pas « pris en compte la réalité du risque incendie.» Dès 2008, l’assureur de l’industriel, FM Global, avait pourtant signalé plusieurs défaillances dans le système de prévention de l’incendie de l’usine. Avec le succès que l’on sait.

mauvaise qualité de l'information

Des défaillances sont aussi à mettre au débit des services de l’Etat. Ceux-ci sont restés pratiquement muets durant les 4 premières heures de la catastrophe (entre 3 et 7 h). Nombre de Rouennais qui auraient dû rester confinés sont sortis observer l’énorme panache de fumées noires ou sont partis travailler ou déposer leurs enfants à l’école. «L’anxiété a été renforcée par l’absence d’information claires sur la nature des produits entreposés et des substances libérées», poursuivent les sénateurs. Et pour cause.

Une liste, illisible pour les non chimistes, est mise en ligne au bout de quatre jours. Trop tard pour faire taire les critiques, baisser l’anxiété et combattre les rumeurs de mensonge d’Etat qui enflent sur les réseaux sociaux. «D’une façon générale, la qualité de l’information était mauvaise, tant sur les risques et les dangers, que sur les produits stockés sur le site, que sur la conduite à tenir», résume le sénateur Hervé Maurey, président (UC) de la commission d’enquête.

Censés être des relais de la parole publique, les élus s’avèrent incapables d’informer correctement leurs administrés, légitimement inquiets. «Les élus n’ont pas été associés à la prévention des accidents industriels et ont été tenus à l’écart de la conduite de la crise», critique la sénatrice (LR) Christine Bonfanti-Dossat.

Et comment rassurer alors que d’un côté les autorités interdisent aux agriculteurs de récolter, tout en rappelant sa méconnaissance des produits brûlés.

rassurer à tout prix

La suite ne sera pas plus brillante. «Au début, les autorités ont cherché à rassurer à tout prix, poursuit la sénatrice du Lot-et-Garonne. Mais pour évaluer les possibles effets sanitaires à long terme, nous avons vu un manque de volonté manifeste de Santé Publique France et de l’ARS. La ministre de la santé d’alors, Agnès Buzyn, a refusé une enquête épidémiologique, arguant du fait qu’il faut savoir ce que l’on cherche pour chercher.» L’enquête sanitaire devrait finalement débuter en septembre prochain. Ses résultats semblent déjà sujets à caution. Santé publique France a admis «il y a encore quelques jours seulement» avoir «perdu des échantillons de prélèvements de sol, réalisés dans les Hauts-de-France. D'autres sont inexploitables», déplore l’ancienne maire de Lafox.

En charge de la gestion des risques industriels, les services des ministères de la transition écologique et de l’Intérieur ne sont pas exempts de tout reproche, estiment les sénateurs. «La politique de prévention des risques industriels déployée depuis 40 ans en France laisse apparaître des angles morts importants et inacceptables.» Le rapport s’étonne du «nombre réduit de sanctions  prononcées, leur faiblesse et le taux de classement sans suite plus élevé pour les infractions environnementales que pour la moyenne». Cela est «perçu par certains observateurs comme le signe d'une forme d'indulgence des pouvoirs publics vis-à-vis des industries.»

plus d'inspecteurs des installations classées

Plus jamais ça, comme on dit après chaque catastrophe? Pas sûr. Mais les sénateurs proposent d’actionner des leviers pour minorer les conséquences des prochains accidents industriels. En créant, par exemple, une «véritable culture du risque industriel.» Ce qui pourrait passer par l’implication des populations riveraines dans les prochains exercices de crise.

Les sénateurs proposent d’obliger les exploitants de sites Seveso et des installations voisines à disposer à tout moment d’un inventaire exhaustif et à jour des substances stockées. Une disposition prévue, mais peu appliquée, par la loi de 1976 sur les installations classées.

Jugeant peu sérieuse la promesse d’Elisabeth Borne d’accroître de 50% les inspections à effectif constant, les élus proposent «un plan pluriannuel de renforcement des effectifs de l’inspection des installations classées.» «Nous ne pouvons qu’être favorables à une telle mesure, à la condition de ne pas oublier l’efficience de l’inspection. Plus d’inspecteurs affectés à des tâches administratives ne feront pas forcément avancer le sujet de la prévention du risque industriel», souligne Julien Jacquet-Francillon, secrétaire général du syndicat national des ingénieurs de l'industrie et des mines.

Pour que l’alerte du public ne dépende plus de sirènes obsolètes, le rapport appelle à tester, dans les prochains mois, le système dit du cell broadcast grâce auquel les autorités peuvent prévenir des publics ciblés par l’envoi de SMS. Une mesure déjà chaudement recommandée par l’association des collectivités soumises au risque industriel (Amaris).



[1] Total, Borealis, ExxonMobil, Rubis, CIM Le Havre, Care, DRPC Bolloré.