Lubrizol: l’affaire prend un tour politique

Le 02 octobre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Elisabeth Borne a été auditionnée par les députés, le 2 octobre.
Elisabeth Borne a été auditionnée par les députés, le 2 octobre.
Assemblée nationale

Après avoir affecté l’agglomération de Rouen, la pollution imputable à l’incendie ayant détruit l’usine de Lubrizol touche maintenant les Hauts-de-France. La justice est désormais saisie. Et le Parlement s’empare lui aussi du dossier.

 

La pollution le risque industriel ne passent plus. Du moins dans l’esprit des Rouennais qui, depuis le 27 septembre subissent les retombées de l’incendie qui a, en détruit environ 15% de l’usine voisine de Lubrizol. Malgré une intense communication des pouvoirs publics, la colère ne finit pas de monter.

Mardi 1er octobre, plus de 2.000 personnes ont manifesté à Rouen pour réclamer «la vérité» sur l’accident. Relayées par des parlementaires et de nombreuses associations, des questions se posent notamment sur la toxicité des effluents liquides et gazeux générés durant et après le sinistre.

Dans un communiqué, l'Association nationale de défense des victimes de l'amiante (Andeva) s’inquiète ainsi des risques de pollution par l’amiante à la suite de la destruction partielle de la toiture en fibrociment de l’usine. Inquiétude balayée par le préfet de Seine-Maritime lors d’une conférence de presse organisée mardi. «Des mesures de fibres dans l'air réalisées dans le site et dans un rayon de 300 mètres se sont révélées négatives», soulignent les services de la préfecture.

5.253 tonnes de produits chimiques

Comme annoncé par le premier ministre, la préfecture a publié la liste et les tonnages des produits stockés et détruits. Au total, 5.253 tonnes de produits chimiques divers sont partis en fumées dans la nuit du 26 au 27 septembre. Les deux tiers sont des «additifs multi usages». La suite du cocktail est composée d’améliorants de viscosité (13%), d’huiles (4%), de détergents (4%), de nombreux additifs à usage spécifique, et de solvants.

La préfecture présente aussi une répartition des produits chimiques contenus dans les «principaux additifs multi usages» : 44% d’huiles minérales, 17% de sulfure d’oléfine, de sulfonate de calcium, d’hydrocarbures, d’acide phosphorique et de nombreuses autres molécules. Pas très parlant pour des non spécialistes.

un stock de 3.400 produits

Plus angoissante, en revanche, est la propre liste des produits référencés par Lubrizol, également diffusée par la préfecture. Près de 3.400 produits étaient entreposés dans l’usine, dont bon nombre sont classés mortels, mutagènes, cancérigènes, irritants respiratoires ou très toxiques pour la faune aquatique et ayant des effets à très long terme.

Deux Seveso, deux. Un malheur n’arrive jamais seul. Quatre jours après l’accident de Lubrizol, la préfecture de Seine-Maritime a demandé l’arrêt des activités de l’usine Borealis du Grand-Quevilly, autre site rouennais classé Seveso seuil haut. Le producteur d’engrais a été victime d'une rupture d’alimentation en électricité aux premières heures de mardi. Le plan d’opération interne a été déclenché. L’activité pourrait reprendre jeudi, indique l'industriel.

Pour autant, les premières analyses de qualité de l’air ambiant, réalisées par Atmo Normandie et le laboratoire Tera Environnement montrent peu de résultats anormaux. Les deux laboratoires ont analysé les teneurs  de 70 molécules dont les mercaptans, les benzène-toluène-éthylbenzène-xylène (BTEX) et autres composés organo-halogénés volatils (COHV).

Résultat: un léger pic de benzène mis à part, les données «restent inférieures à la limite de quantification de l’appareil d’analyse». Pour autant de nombreuses questions restent pendantes. A commencer par la nature des produits toxiques contenus dans le panache de fumées et les déchets toxiques toujours présents sur le site.

A la demande du gouvernement, l'Ineris et l'Anses vont analyser les retombées du panache. Un travail de longue haleine, puisque les suies générées par l'incendie ont probablement franchi la frontière belge, a indiqué, mercredi 2 octobre, la ministre de la transition écologique.

160 futs en attente

Sur site, 1.000 futs, dont 160  «en état délicat», du propre aveu préfectoral, attendent d’être pris en charge par un industriel spécialisé dans la destruction de déchets toxique. Leur reconditionnement se fera sous une teinte dépressurisée, pour réduire les risques de fuites de gaz. En revanche, l’avenir de la boue formée les produits du site et l’eau déversée par les pompiers n’est pas encore écrit.

Il pourrait l’être par l’institution judiciaire: une quarantaine de plaintes ont d’ores et déjà été déposées, dont une par Lubrizol. Devant sa complexité, le parquet de Rouen s’est dessaisi du dossier pour le transmettre du pôle de santé publique de Paris. L’affaire n’en restera pas là.

Près de 2.000 exploitations agricoles situées dans des zones de retombées des suies de l’incendie, en Normandie et dans les Hauts-de-France, pourraient se voir interdire la commercialisation de leurs produits. «Les agriculteurs touchés par cette pollution sont des victimes et vous serez indemnisés comme des victimes. Les coupables seront condamnés et l’État vous accompagnera», a indiqué, lundi 30 septembre, le ministre de l’agriculture Didier Guillaume. Les premières indemnisations pourraient être versées la semaine prochaine.

En attendant, le parlement se saisit lui aussi du dossier. Une mission d’information va être créée par les députés. Les sénateurs devraient annoncer, de leur côté, la constitution d’une commission d’enquête transpartisane. L’affaire prend un tour nettement politique.

Elisabeth Borne se défend. Auditionnée mercredi 2 octobre en début de soirée par la commission du développement durable de l'Assemblée nationale, la ministre de la transition écologique s'est montrée rassurante. Elisabeth Borne a souligné que les nappes phréatiques assurant l'alimentation en eau potable de l'agglomération rouennaise étaient profondes et n'étaient pas susceptibles d'être contaminées par les pollutions superficielles. La ministre a indiqué que des suivis environnementaux et épidémiologiques seraient néanmoins conduits sur le long terme. Questionnée sur la baisse des effectifs de l'Inspection classée, la locataire de l'hôtel de Roquelaure a rappelé que le site rouennais de Lubrizol avait été inspecté 39 fois depuis 2013. Réalisée quelques semaines avant l'incendie, la dernière visite avait permis de confirmer l'installation récente d'un système de puissants sprinklers ; système anti-incendie qui n'a, semble-t-il, pas permis d'enrayer la propagation des flammes.


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