Loutre d’Europe: un retour gagnant, mais pas gagné

Le 04 octobre 2019 par Romain Loury
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Charles Lemarchand
Charles Lemarchand

Depuis sa protection en 1981, la loutre recolonise le territoire français. Si l’espèce semble en grande forme, rien n’est acquis. Car pour que le retour d’une espèce soit pérenne, il s’agit aussi de préserver son environnement, rappelle le biologiste Charles Lemarchand, co-auteur d’un récent ouvrage sur ce mustélidé.

Alors que des nuages noirs s’accumulent sur la biodiversité mondiale, il est des espèces dont le retour prouve que rien n’est perdu. Parmi eux, les rapaces, le castor ou la loutre connaissent un net retour depuis les années 1980 en France, après avoir failli en disparaître.

Carte d’identité. Carnivore de la famille des mustélidés (belette, martre, blaireau), la loutre d’Europe est, parmi les 13 espèces de la sous-famille des lutrinés, celle dont l’aire de répartition est la plus large: on la retrouve sur la quasi-totalité du continent eurasiatique, ainsi qu'au Maghreb. Pouvant atteindre 11 kg, son espérance de vie est estimée à 5 ans, même si sa longévité peut s’élever à 17 ans en captivité.

Dans un ouvrage[i] paru aux éditions Biotope, probablement le plus complet publié à ce jour sur la loutre d’Europe (Lutra lutra), René Rosoux et Charles Lemarchand dressent le portrait, biologique et culturel, de ce carnivore aussi discret que fascinant. Lors d’une interview accordée au JDLE, Charles Lemarchand, responsable du département de zoologie du muséum d’histoire naturelle Henri-Lecoq (Clermont-Ferrand), est revenu sur les raisons de sa reconquête territoriale, qui a étonné plus d’un naturaliste.

Jusqu’au début du 20ème siècle, la loutre d’Europe colonisait l’ensemble du territoire, excepté la Corse et les territoires d’outre-mer. A-t-on une idée de sa densité originelle, et quelles ont été les causes de son déclin?

Il est délicat d’évaluer une densité, cela dépend de plusieurs facteurs, dont les ressources alimentaires et le type d’habitat. On ne dispose que de chiffres de destruction de la loutre: au début du 20ème siècle, environ 4.000 loutres étaient capturées, en moyenne, chaque année en France. Au pire de la situation, c’est-à-dire au milieu des années 1970, il n’en restait probablement plus que quelques milliers sur la façade atlantique de la Bretagne à l’Aquitaine, ainsi que dans une petite partie au sud du Massif central.

Le premier facteur de déclin, cela a été la destruction directe, que ce soit par la chasse, le piégeage ou par empoisonnement. Deux motivations principales à cela: d’une part, la loutre était considérée comme un destructeur de poissons, et donc comme une concurrente de l’homme dans l’exploitation des milieux aquatiques. D’autre part, elle était chassée pour sa fourrure, très chaude et isolante, et qui se vendait très cher.

Il y a aussi eu la dégradation des milieux aquatiques, notamment par pollution des eaux à une époque où il n’y avait quasiment pas d’épuration des eaux usées, ce qui a eu un effet très marqué sur la faune. Autre facteur, la destruction de l’habitat, que ce soit en canalisant les berges, en coupant les forêts fluviales, en drainant les zones humides ou en construisant des barrages.

En 1972, la destruction et la chasse de la loutre sont interdites, puis elle devient espèce protégée en 1981. Depuis, on observe une recolonisation: comment s’est-elle effectuée?

Une fois soulagées de cette pression, les loutres ont commencé à boucher les trous de répartition, principalement à partir des deux noyaux où elles étaient encore présentes. On la retrouve désormais à l’ouest et au sud d’une ligne allant de la Normandie au nord de la région Rhône-Alpes, mais aussi un peu en Bourgogne, en Champagne, etc. Il n’y a pas beaucoup d’exemples, parmi les superprédateurs, d’une telle reconquête naturelle!

Dans d’autres endroits, il y a probablement eu des arrivées de loutres originaires d’autres pays, par exemple d’Espagne, avec des passages via les Pyrénées vers le pays basque, par la zone centrale et vers les Pyrénées-Orientales. A cheval entre les Ardennes françaises et belges, on trouve aussi un noyau qui pourrait être issu d’une population relictuelle présente dans les Ardennes belges, ou bien de loutres réintroduites aux Pays-Bas.

Par endroits, on peut parfois avoir l’impression d’apparitions spontanées. Cela est dû au fait qu’en-dessous d’un certain seuil, les loutres sont quasi-indétectables: du fait qu’elles sont des animaux territoriaux, elles n’ont pas besoin de marquer leur territoire quand il y a peu d’individus.

Comme vous le rappelez dans votre ouvrage, la question d’une réintroduction s’est posée dans les années 1980. D’autres pays y ont d’ailleurs recouru. Pourtant, lors d’un colloque organisé en 1988, les experts français ont décidé de laisser l’espèce revenir d’elle-même, sans intervenir. Pourquoi?

Cette stratégie allait en effet à contre-courant de ce qui était fait ailleurs ou pour d’autres espèces, pour lesquelles on décidait de lancer des campagnes de réintroduction afin que cela aille vite. Les deux principaux experts de la loutre en France, René Rosoux [co-auteur de l’ouvrage] et Christian Bouchardy, avaient constaté cette reprise naturelle, et estimaient que c’était justement l’occasion d’observer la capacité naturelle d’une espèce à recoloniser son territoire. La suite de l’histoire montre que cela a été la bonne solution! La même stratégie d’un retour naturel a aussi été choisie avec le balbuzard pêcheur, là aussi avec succès.

En France, une seule tentative de réintroduction a été effectuée, en Alsace entre 1998 et 2001: la zone n’était pas optimale, en raison d’une pollution chimique importante, notamment par les PCB, dans le bassin du Rhin. De plus, les effectifs réintroduits étaient faibles [six individus, ndlr], et l’opération a été interrompue prématurément pour des motifs techniques. Après quelques indices de présence dans la zone de réintroduction [dans la région de Colmar, ndlr], ceux-ci ont disparu, et on considère que cette population est désormais éteinte.

Si l’espèce semble a priori sauvée de l’extinction en France, quelles sont les menaces qui continuent à peser sur elle?

La principale menace, ce sont les collisions routières [90% de la mortalité connue, ndlr]. Mais il y a un biais, car ce sont généralement les seules loutres mortes que l’on retrouve. On a beaucoup moins de chances de trouver un cadavre dans une catiche [terme utilisé pour désigner la tanière d’une loutre, ndlr]. Il y a par ailleurs les effets de la pollution: ils peuvent être aigus, mais la menace est surtout celle d’une exposition chronique à des contaminants. En tant que superprédateur, les loutres se situent au sommet de la chaîne alimentaire, et présentent donc un phénomène de bioaccumulation de contaminants chimiques.

Lors d’une étude que nous avons menée sur près de 400 loutres, analysées sur une période de 10 ans, aucune n’était vierge de produits chimiques. Parmi eux, des résidus de pesticides, des PCB, des métaux lourds. Certes, la contamination reste relativement faible: nous n’observons pas d’effet massif, pas d’animal qui paraisse en mauvaise santé. D’ailleurs, si l’eau était dans un état trop pollué, la loutre n’aurait pas pu revenir. De plus, on observe de plus en plus de loutres âgées, ce qui est plutôt bon signe.

Toutefois, tout dépend où on place le seuil de toxicité. Ces produits chimiques pourraient par exemple affecter le succès reproductif. Or les portées ne comptent au maximal que 4 loutrons, le plus souvent de 2 à 3, et une loutre femelle ne se reproduit au mieux qu’une fois par an, pour une vie moyenne de 5 ans à l’état sauvage.

Le réchauffement climatique peut-il anéantir les progrès de ces 40 dernières années?

Par ses effets sur la température et sur le régime de précipitations, il aura des conséquences sur la quantité d’eau disponible pour la loutre, et cela peut être critique. Quand il y a moins d’eau, les polluants sont plus concentrés. En revanche, la loutre peut s’adapter à de moindres débits: elle est notamment présente dans le sud de l’Espagne et au Maghreb, où les rivières présentent souvent un régime d’oued. Elle peut aussi s’adapter à diverses communautés piscicoles, et se nourrit aussi d’invertébrés, d’amphibiens, d’oiseaux et de petits mammifères. On la trouve très en amont des rivières, mais aussi très en aval, jusque dans des estuaires ou sur le littoral marin. Ce qu’il lui faut avant tout, c’est une biomasse en quantité et de qualité.

Le retour de la loutre en France est-il le signe d’un bon état écologique des milieux d’eau douce?

Oui et non. La loutre peut très bien vivre lorsque sa nourriture n’est pas de très grande qualité. Cette espèce ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt: son retour signifie surtout que quand on prend des mesures de protection, cela marche. Selon notre ouvrage, la loutre doit plutôt être considérée comme une sentinelle que comme un bio-indicateur: la dégradation de son milieu ne va pas forcément la faire disparaître.

C’est le même cas de figure pour les rapaces, qui ont aussi fait leur retour ces dernières décennies. C’est bien sûr une très bonne nouvelle, mais désormais on s’inquiète du déclin d’espèces très communes [et non protégées, ndlr] comme la pie-grièche, le moineau, le bruant. Ce qui est le signe d’un problème environnemental très lourd. Avec la loutre, on croyait avoir fait le plus dur, alors que nous n’avons fait que le plus simple: il ne s’agit pas que de protéger les espèces, il faut aussi préserver leur environnement.



[i] «La loutre d’Europe», R. Rosoux et C. Lemarchand, 2019, 352 pages, éditions Biotope.

 



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