Les tiques, une arme de destruction massive?

Le 19 juillet 2019 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Ixodes ricinus, vecteur de la maladie de Lyme
Ixodes ricinus, vecteur de la maladie de Lyme
DR

La maladie de Lyme se serait-elle évadée d’un laboratoire militaire américain? Aux Etats-Unis, la Chambre des représentants a demandé une enquête à ce sujet, suite à la parution en mai d’un livre soutenant cette hypothèse. Du côté des experts, on se montre plus que sceptique.

Se caractérisant par des symptômes cutanés, arthritiques et neurologiques, la maladie de Lyme, liée à la bactérie Borrelia burgdorferi, se contracte par une piqûre de tique infectée. Elle tire son nom de la petite ville de Lyme (Connecticut), où de premiers cas américains ont été décrits en 1977.

Nous cache-t-on quelque chose? La Chambre des représentants veut en avoir le cœur net: jeudi 11 juillet, elle a ordonné, via un amendement au projet de loi de défense nationale, la conduite d’une enquête d’Etat. Son objectif: déterminer si le Pentagone a mené entre 1950 et 1975 des recherches sur des armes biologiques reposant sur des tiques ou des insectes.

Le livre qui a mis le feu aux poudres

A l’origine de cette demande, le représentant républicain du New Jersey, Chris Smith, évoque plusieurs ouvrages allant dans ce sens. En particulier un livre publié en mai par Kris Newby, intitulé «Bitten: the secret history of Lyme disease and biological weapons» (Harper Collins). Non traduit en français, l’ouvrage évoque des recherches menées par l’US Army sur des armes biologiques, dans des centres tels que Plum Island (Etat de New York) et Fort Detrick (Maryland)[1].

Rédactrice scientifique à l’université de Stanford, ancienne malade de Lyme, Kris Newby s’appuie sur des propos prétendument tenus par Willy Burgdorfer, entomologiste et microbiologiste américain d’origine suisse, qui a donné son nom à la bactérie qu’il a découverte en 1982, Borrelia burgdorferi, agent de la maladie de Lyme.

Interrogé peu avant sa mort en 2014, il aurait affirmé à Kris Newby avoir participé à de telles recherches secrètes, s’occupant d’élever puces, tiques et moustiques, puis de les infecter avec divers pathogènes. Acte volontaire ou non, des tiques infectées se seraient retrouvées dans l’environnement, où elles auraient répandu la maladie. Ce qui n’est pas sans évoquer les théories complotistes qui fleurissent sur le sida.

Les experts n’y croient pas

S’il est acquis que les Etats-Unis ont mené des recherches sur des armes biologiques[i], la possibilité que son armée soit à l’origine de la maladie de Lyme laisse les experts plus que sceptiques. Interviewé par le Washington Post, Michael Osterholm, directeur du CIDRAP[ii] (université du Minnesota) et ancien collègue de Willy Burgdorfer, n’y voit que de la «science-fiction», de même que Richard Ostfeld, spécialiste de la maladie et codirecteur du Tick Project, interrogé par Le Point.

Contacté par le JDLE, Benoît Jaulhac, directeur du Centre national de référence (CNR) des Borrelia, se montre aussi très circonspect. D’une part, parce que rien dans le parcours de Willy Burgdorfer, qui souffrait d’une maladie neurologique à la fin de sa vie –donc au moment où il s’est confié à Kris Newby-, ne suggère une quelconque participation à de telles recherches.

Contacté pour faire la lumière sur l’agent de la maladie observée à Lyme, Willy Burgdorfer a d’abord penché pour une bactérie du genre Rickettsia, l’un de ses domaines d’expertise, avant de découvrir qu’il s’agissait d’une bactérie de la famille des spirochètes. Par la suite, Borrelia burgdorferi a été retrouvée aussi bien dans des tiques américaines conservées dans de l’ambre, mais aussi en Europe, où elle a été isolée sur Ötzi, homme congelé il y a plus de 5.000 ans dans les Alpes italiennes.

Une maladie déjà connue en Europe

Quant à la maladie de Lyme, sa ‘découverte’ en 1977 n’en est pas vraiment une: en 1883, l’Allemand Alfred Buchenwald décrivait de premiers cas d’une maladie cutanée appelée l’acrodermatite chronique atrophiante. En 1912, le Suédois Arvid Afzelius décrivait l’érythème migrant, tandis qu’en 1922 les Lyonnais Charles Garin et Charles Bujadoux observaient un premier cas de neuroborréliose. Autant de symptômes(cutanés, neurologiques) qui, en plus des signes arthritiques décrits à Lyme, constituent la signature de la maladie de Lyme.

Avec la découverte de cette bactérie, Willy Burgdorfer fait le lien entre ces borrélioses européennes et la maladie de Lyme américaine. Mais aussi, et surtout, il confirme leur origine bactérienne, tout en montrant qu’elles sont portées par des tiques, dont Ixodes ricinus.

Une mauvaise arme biologique

Membre du réseau Biotox-Piratox, Benoît Jaulhac estime que la maladie de Lyme, et plus largement la tique, feraient de bien piètres armes biologiques. «Comparées aux armes chimiques, les armes biologiques sont plus simples à fabriquer, moins coûteuses, et d’un impact psychologique plus élevé», constate-t-il.

Or la maladie de Lyme «ne répond à aucun de ces critères», ne serait-ce que par la difficulté à cultiver Borrelia burgdorferi. Quant à l’impact sanitaire, «si tant est que des gens seraient contaminés, on n’en meurt pas, et il faut attendre des années avant que les séquelles surviennent», ajoute Benoît Jaulhac.

Si l’affaire a suscité de nombreux articles, aussi bien dans la presse américaine, britannique que française, elle pourrait rapidement s’éteindre: l’amendement déposé par Chris Smith, comme le projet de loi de défense nationale, doivent être soumis à l’approbation du Sénat, chambre haute du Congrès américain.

Pour Benoît Jaulhac, «si cela oblige [le gouvernement américain] à ouvrir les archives, on pourra peut-être apprendre que des recherches ont été menées sur des armes biologiques. Mais sur la maladie de Lyme en particulier, j’en serais extrêmement étonné».



[1]Le centre de recherche sur les armes biologiques de Fort Detrick a fermé en 1969.



[i] La Convention interdisant les armes biologiques est entrée en vigueur en 1975.

[ii]Center for Infectious Disease Research and Policy

 



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus