Les spermatozoïdes n’ont pas la cote

Le 28 février 2014 par Marine Jobert
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Joëlle Le Moal, épidémiologiste à l'INvS.
Joëlle Le Moal, épidémiologiste à l'INvS.
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Ce n’est pas un scoop: les spermatozoïdes des Français n’ont pas la frite. Depuis les années 1970, leur concentration, leur mobilité globale et leur morphologie ne cessent de se dégrader –comme un peu partout dans le monde. Une étude parue dans la revue scientifique Reproduction démontre que la qualité du sperme varie en fonction du lieu d’habitation. Le Journal de l’Environnement a interrogé Joëlle Le Moal, épidémiologiste à l’Institut national de veille sanitaire (InVS), qui a co-signé cette étude.

JDLE – En décembre 2012, vous aviez déjà publié des résultats inquiétants: une concentration en spermatozoïdes en baisse d’un tiers[1], une morphologie normale qui passe de 60,9% des cas à 39,2 %. En à peine 16 ans… A partir de quelles données avez-vous travaillé pour cette nouvelle étude? Qu’avez-vous étudié en particulier?

Joëlle Le Moal – Nous sommes partis du même échantillon de 26.609 hommes, dont le sperme a été collecté entre 1989 et 2005 dans le cadre des programmes d'assistance médicale à la procréation (AMP). Le but de ces collectes, à l’époque, n’était pas de connaître la qualité du sperme: ces hommes étaient les compagnons de femmes ayant des problèmes de fertilité. C’est d’ailleurs ce qui rend cette étude inédite: d’habitude, il y a un biais, car les hommes généralement retenus le sont au titre de leur fertilité (faible ou au contraire élevée, dans le cas de donneurs). Ici, l’échantillon est proche de la population générale, qui est en outre le plus grand échantillon jamais étudié au monde. L’autre grand avantage de ces données, c’est que nous disposons de deux spermogrammes pour chaque homme, donc de données robustes et d’une puissance statistique forte.

 

JDLE – A quels résultats aboutissez-vous?

Joëlle Le Moal – Dans presque toutes les régions (sauf l’Auvergne, le Languedoc-Roussillon et le Limousin), la concentration du sperme en spermatozoïdes continue à baisser, et leur morphologie à se dégrader. Une tendance qui se renforce en Aquitaine et Midi Pyrénées, où on obtient des signaux plus importants et plus cohérents. Pour la mobilité, il n’y a pas de baisse, voire une légère hausse dans les régions (sauf en Bourgogne, où l’on dispose de peu de données).

 

JDLE – Quelles pistes privilégiez-vous pour expliquer ces résultats?

Joëlle Le Moal – Notre objectif n’est pas d’établir de lien de causalité entre des facteurs. Il s’agit d’une étude descriptive, dans laquelle on confronte nos observations avec des hypothèses déjà existantes et plausibles.

Dans les deux régions les plus marquées par le phénomène, il n’y a pas matière à retenir les modes de vie pour expliquer ces tendances: les hommes fument et boivent moins qu’avant et même si leur indice de masse corporelle a augmenté globalement, c’est une tendance générale.

 

Nous émettons donc deux hypothèses. D’abord, les facteurs environnementaux, qui ont eu un effet rapide pendant la période d’étude. On sait que les travailleurs agricoles sont les plus exposés, car ce sont eux qui appliquent les traitements. Pour ce qui de la population générale locale, via ces épandages, nous disposons de très peu de données. Certaines études de biosurveillance, menées notamment par l’InVS, montrent que les concentrations en organophosphates sont corrélées au pourcentage de cultures de vignes dans les environs. Les régions Aquitaine et Midi Pyrénées sont des régions très agricoles. L’Aquitaine est la première région en termes d’emploi agricole (particulièrement pour la vigne), quand Midi Pyrénées est première en nombre d’exploitations agricoles. Les usages des pesticides indiqués pour la vigne (qui représentent 20% des usages pour seulement 3% des surfaces cultivées) sont mal connus.

 

L’autre hypothèse, c’est qu’on assiste à un effet retard des expositions des mères pendant la grossesse, qui entraînent des troubles des organes sexuels, désignés sous le terme de dysgénésie testiculaire.

 

JDLE – Ces hommes sont nés, en moyenne, entre 1954 et 1970. Prenez-vous en compte ce facteur pour apprécier la situation?

Joëlle Le Moal – La moyenne d’âge de l’échantillon est en effet de 35 ans. Et la période 1954-1970. Ce sont donc des hommes nés, en moyenne, entre 1954 et 1970., période pendant laquelle  de nombreux produits ont été utilisés dans les cultures, y compris des organochlorés dont on sait qu’ils peuvent avoir des effets sur la reproduction. Mais comme nous ne disposons pas de données d’exposition précises, nous ne pouvons faire que des hypothèses.

 

 



[1] La concentration moyenne est passée de 73,6 millions de spermatozoïdes par millilitre (ml) de sperme en 1989 à 49,9 millions/ml en 2005.

 



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