«Les salariés agricoles sont condamnés à la maladie et au silence»

Le 25 octobre 2013 par Marine Jobert
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Marie-Lys Bibeyran, salariée agricole dans le Médoc.
Marie-Lys Bibeyran, salariée agricole dans le Médoc.
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Marie-Lys Bibeyran est salariée agricole à Listrac (Gironde), en plein cœur du Médoc. Elle vit près des vignes, où elle travaille depuis près de 10 ans. C’est la mort de son frère en 2009, également salarié viticole, qui va lancer cette mère de famille dans un combat contre les pesticides et leurs ravages sanitaires. Tout en se battant pour faire reconnaître le caractère professionnel de la maladie de son frère, elle se lance dans un travail de recensement de tous les cas de cancers à l’échelle de sa commune. Son objectif: établir si les expositions des agriculteurs comme des habitants peuvent engendrer une sur-mortalité ou une sur-morbidité dans une commune viticole très exposée aux pesticides.

 

JDLE - Quelle est l’origine de votre engagement contre les conséquences sanitaires des pesticides?

Marie-Lys Bibeyran – Mon frère Denis était salarié chez un viticulteur et exploitant d’une parcelle de 2 hectares qui lui appartenait. Il a travaillé dans les vignes pendant 32 ans, à effectuer les traitements phytosanitaires chez ses employeurs et chez lui. Les mesures de protection n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui: il portait des habits de travail basiques, dans une cabine non climatisée. Et quand c’est la pleine chaleur, comme c’est souvent le cas lors des périodes d’épandage, vous ouvrez la porte de la cabine... Donc oui, il a été en contact avec les pesticides.

 

A 46 ans, il est tombé malade d’un cancer des voies biliaires inter hépatiques. Le foie absorbe toutes les toxines, donc pour moi, ça n’était pas un hasard que ce soit cet organe qui soit touché. On avait déjà évoqué le problème avec lui pendant sa maladie. Il ne fumait plus depuis plus de 20 ans -et n’a jamais été gros fumeur- et il ne buvait pas. Il n’avait donc pas été exposé à d’autres polluants majeurs. Il est décédé le 12 octobre 2009.

 

Fin 2010, j’ai commencé à faire des recherches sur le sujet et j’ai contacté le service juridique de l’association phytovictimes, qui accompagne les professionnels victimes des produits phytosanitaires et leurs proches. Même si le cancer dont mon frère est décédé n’est pas inscrit au tableau professionnel, je veux faire reconnaître sa pathologie comme maladie professionnelle. Le médecin généraliste de Denis m’a délivré un certificat médical initial, c’est-à-dire le sésame pour entamer la procédure, qui mentionne que la pathologie pourrait être liée à une exposition professionnelle aux pesticides. Pour l’instant, nous n’avons essuyé que des refus de la part de la mutuelle sociale agricole. Prochaine étape: le 8 novembre prochain, devant le tribunal des affaires de sécurité sociale.

 

 

JDLE – Pour quelles raisons engagez-vous cette procédure?

Marie-Lys Bibeyran – C’est avant tout une question de principe, pour que les salariés agricoles ne soient pas condamnés à la double-peine de la maladie et du silence. Je veux leur montrer qu’ils ne sont pas obligés de rester confinés dans leur maladie et leurs doutes, sous la pression de leur employeur et qu’il y a possibilité de se faire entendre. Car il est clair que le sujet est extrêmement tabou. Au plan juridique, ce recours vise à faire reconnaître post-mortem la maladie professionnelle de mon frère. Pour faire condamner les fabricants de pesticides, il faudrait identifier quels sont les produit qui ont causé son cancer, et ça, ce n’est pas possible matériellement.

 

 

JDLE – Aujourd’hui, vous vous lancez dans un nouveau défi: établir si dans votre commune, très exposée aux pesticides[1], il y aurait plus de cas de cancers que dans la moyenne nationale. Comment allez-vous procéder?

Marie-Lys Bibeyran – Après l’enquête Apache[2], la parole s’est libérée dans mon entourage, des gens sont venus me raconter que tel ou tel était malade, etc… Je me suis aperçue que mon frère n’était pas un cas isolé… les salariés agricoles commençaient à être malades, mais les riverains exposés avaient aussi des soucis de santé.

 

J’ai donc commencé par me faire remettre par la mairie de Listrac une copie du registre des décès, pour la période allant de 2002 à 2011. J’ai aussi demandé des données –que j’aurais anonymisées- à l’agence régionale de santé et à l’institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement à Bordeaux, mais cela m’a été refusé. Mon objectif, c’est de mettre en exergue le taux de mortalité par cancer sur ma commune. Pourquoi sur le seul territoire de la commune? Car on peut trouver des statistiques sur internet au niveau départemental, régional et national, mais pas au niveau communal. Il n’y a aucune étude qui mette en parallèle une activité -quelle qu’elle soit- et les pathologies sur un même territoire. A l’échelle départementale, il y a une multiplicité de causes présentes. A l’échelle communale, vous pouvez cibler les conséquences directes d’une activité particulière. A Listrac, on n’a aucune activité industrielle ou aucune autre activité agricole que viticole.

 

Je n’en suis qu’au début. Sur 185 décès recensés, une vingtaine ont été causés par un cancer. Pour l’heure, je ne peux donc pas parler de surmortalité par cancer. Mais parmi ces cas, ce sont en majorité des salariés dans les vignes, des conjoints de viticulteurs ou des gens dont l’habitation jouxtait les vignes. C’est ça qui m’a frappée: dans la majorité des cas, on retrouve ce lien avec la viticulture.

 

 

JDLE – Vous êtes quelqu’un qui aimez votre métier et pourtant vous attaquez le système de l’intérieur ?...

Marie-Lys Bibeyran - Oui, c’est compliqué comme démarche. Les agriculteurs se sentent mis en accusation, montrés du doigt. Mais pour moi, ils sont dans une situation délicate et ce ne sont pas eux qui doivent être la cible des critiques. Les responsables, ce sont les laboratoires qui fabriquant les pesticides, avec la complicité du ministère de l’agriculture et de la direction générale de l’alimentation, qui sont censées étudier la toxicité de produits et qui autorisent leurs mises sur le marché en toute connaissance de cause. Ils sont inattaquables, en tous cas directement. Des actions judiciaires, comme celle de Paul François contre Monsanto, sont  très bonnes pour montrer l’exemple, mais c’est rarement réalisable pratiquement. Mais je pense que plus on médiatisera le cas des victimes –comme cette salariée agricole qui vient de porter plainte contre son employeur dans le Limousin- et plus il y aura des enquêtes comme celles que mène l’association Générations Futures, plus cela les atteindra.

 

On me demande souvent pourquoi je ne change pas d’entreprise, pour aller travailler dans l’agriculture biologique… Entre avril et septembre, c’est vrai que je suis souvent exposée à des produits. Pas à cause de mon employeur, qui respecte scrupuleusement les délais entre les épandages et l’entrée des salariés dans la parcelle ou qui veille à ne pas pulvériser juste à côté de là où se trouvent ses employés. Il faut avoir conscience qu’on peut être protégé par les pratiques de son employeur, mais être exposé par le viticulteur voisin, qui pulvérise sans égard pour ceux qui travaillent juste à côté! Le pire, c’est que ceux qui font les traitements, ce sont eux aussi des salariés agricoles! Mais ils ont un programme pour la journée et sous aucun ils ne bousculeront ce qui est prévu pour protéger des salariés d’autres parcelles...

 

Si j’abandonnais mon métier aujourd’hui, j’aurais l’impression de quitter le navire et que de toutes façons, quelqu’un d’autre prendrait ma place. Moi j’aurais peut être sauvé ma peau mais le problème serait loin d’être résolu… L’intérêt de ma démarche, c’est de libérer la parole, de faire venir les gens à moi.

 

 

Pour la contacter : marie-lys.bibeyran@orange.fr

 

Son site internet: http://web.paysan.free.fr/pesticides/

 

 



[1] Avec 783.000 hectare en 2011, la vigne représente 3.7% de la surface agricole utile,  mais elle consomme à elle seule environ 20% des pesticides (en masse), dont une majorité de fongicides (80%).

[2] Menée par l’association Générations Futures, cette enquête a consisté à analyser des mèches de cheveux de salariés agricoles dans la viticulture et de riverains des vignes, afin de mettre en lumière la présence ou non de résidus de pesticides viticoles. Les résultats sont déclinés ici.

 

 

 



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