Les pétroliers doivent changer leur modèle d’affaire

Le 09 mai 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Plateforme de forage de Kashangan.
Plateforme de forage de Kashangan.
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Moins rentables, plus risqués, le pétrole et le gaz ne sont plus ce qu’ils étaient. Raison de plus pour inciter les Majors à changer de stratégie.

Presqu’un milliard d’euros. C’est le magot que Total est prêt à mettre sur la table pour s’offrir Saft. Un pétrogazier qui investit dans l’un des leaders mondiaux des batteries à haute performance, qu’est-ce que ça cache? Tout simplement une évolution de la stratégie de la Major française. Le groupe dirigé par Patrick Pouyanné sait qu’une partie de sa croissance devra être puisée dans d’autres sources d’énergie que le pétrole et le gaz. Raison pour laquelle la ‘septième sœur’ vient de créer une direction Gas Renewable & Power, en charge des activités dans l’électricité, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique du groupe. Objectif fixé pour la nouvelle entité: réaliser 20% du chiffre d’affaires global dans les prochaines années. Audacieux.

A bout de souffle

En s’ouvrant aux énergies ‘bas carbone’ et aux services énergétiques, le poids lourd du CAC 40 fait un peu figure de pionnier. Ses concurrents privés boxant dans la catégorie des super lourds peinent à renouveler un modèle d’affaires que d’aucuns décrivent comme à bout de souffle. Depuis une quarantaine d’années, le business pétrolier est bâti sur trois piliers: réduire les coûts, accroître le volume des réserves exploitables à bas coût (sources de revenus futurs) et servir toujours plus de dividendes aux actionnaires.

Un trio désormais perdant. Des éléments de preuve? En voilà. Les résultats du premier trimestre 2016 d’ExxonMobil, de Total, de la Shell, de BP et de Chevron sont tous en très net recul par rapport à ceux de 2015. Et ce n’est pas la faute de la seule dégringolade des cours du brut (amorcée début 2014). Structurellement, les grandes compagnies pétrolières ne font tout simplement plus rêver les investisseurs, souligne un récent rapport de l’institut britannique des affaires internationales (RIIA)[1].

Les Seven peinent à remplir leur contrat

A force de comprimer les coûts et de laisser les compétences techniques aux parapétroliers, les Seven peinent à remplir leur contrat. Lorsque les difficultés s’amoncellent, les anciens aventuriers de l’or noir font pâle figure. En mer Caspienne, 7 compagnies devront investir 160 Md$ (140,3 Md€) -trois fois plus que prévu- pour exploiter avec retard le champ de Kashagan[2], pour une durée non encore déterminée. Dans le golfe du Mexique, l’avidité de BP et son incapacité à encadrer son prestataire Halliburton sont à l’origine du naufrage de la plate-forme Deepwater Horizon et de la marée noire qui a suivi. Présenté parfois comme la nouvelle Arabie, l’Arctique résiste aux assauts des bateaux et des plates-formes de forage. Résultat: les pétroliers ne découvrent plus assez de nouveaux gisements. En 2014, l’addition de nouvelles réserves n’avait jamais été aussi faible depuis 2010, note Paul Stevens, auteur du rapport pour le RIIA.

En bourse, c’est le début de la déroute. Depuis 2009, le taux de retour sur investissement des sociétés pétrolières est systématiquement deux fois moindre que celui des industriels. Pis: depuis 2011, les pétroliers doivent céder des actifs (dans le raffinage, notamment) ou emprunter pour continuer de servir aux actionnaires les dividendes attendus. Pas bon signe, ça.

Le rendez-vous de 2028

La signature de l’accord de Paris jette une nouvelle pierre dans le jardin des pétrogaziers. En limitant à 2°C le réchauffement entre le XVIIIe et la fin du XXIe siècle, les 196 pays signataires ont aussi limité la consommation d’énergies carbonées (charbon, pétrole, gaz naturel). Pour avoir une chance sur deux d’atteindre ce Graal climatique, la communauté internationale ne peut remettre dans l’atmosphère plus de 3.000 milliards de tonnes de dioxyde de carbone. Nous avons épuisé les deux tiers de nos quotas. Et au rythme actuel de consommation, nous aurons fini d’émettre le dernier millier de milliards de tonnes en… 2028. Dit autrement, le respect des 2°C nous oblige, collectivement, à laisser dans le sol 82% des réserves de charbon, le tiers des réserves de brut et la moitié de celles de gaz naturel. De quoi faire chuter sensiblement la valeur des fameuses réserves.

Imposer un stress-test climatique

Le sujet commence d’ailleurs à inquiéter les investisseurs. Ces dernières semaines, de très nombreux fonds souverains, banques, fonds d’investissement, fonds de pension ont déposé ou soutenu des motions lors des assemblées générales d’Anadarko, d’ExxonMobil, de Chevron ou d’Occidental. Leur idée force: imposer la réalisation de stress-tests climatiques aux grands pétroliers pour évaluer les effets d’une politique ‘carbo-contraignante’ sur leur stratégie.

Le Carbon Tracker Initiative (CTI) enfonce le clou. Dans une étude publiée en fin de semaine passée, la boîte à idées britannique évalue les actifs des pétrogaziers selon deux scénarios: on continue comme si de rien était (scénario BAU) ou l’on s’attache à atteindre les objectifs de l’accord de Paris (scénario 2°C).

Dans le premier cas, les compagnies développent les gisements qu’elles ont en portefeuille. Dans le second, les compagnies s’adaptent à la baisse de la demande de pétrole et de gaz et n’exploitent que les gisements ‘nécessaires’. Selon les simulations de CTI: le ‘portefeuille 2°C’ vaut 43% de plus que le portefeuille ‘BAU’ avec un baril à 60 $ (52,6 €), 15% de plus avec un baril à 80 $ (70 €), et 5% de plus avec un baril à 100 $ (87,7 €). Avec un baril à 120 $, les deux portefeuilles ont la même valeur. Au-delà, l’exploitation à outrance reste la plus rentable. Pour les seuls financiers.

 



[1] Plus connu sous son surnom de Chatham House.

[2] Le plus grand gisement d’hydrocarbures du monde découvert depuis 1980.

 



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