Les nanomatériaux, un risque professionnel

Le 12 septembre 2013 par Marine Jobert
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Des nanotubes de carbone.
Des nanotubes de carbone.

Avec un chiffre d’affaires de 1.000 milliards de dollars en 2015, le secteur des nanomatériaux est déjà fort présent –parfois à notre insu- dans nos vies domestiques et professionnelles. L’Inspection générale des affaires sociales fait le point sur la littérature scientifique disponible concernant les conséquences sanitaires de ces particules dans le monde du travail. Une recension pleine d’incertitudes et d’appels à la prudence.

Le risque minéral connaît un nouveau venu: il s’agit des nanomatériaux, auxquels l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) consacre un chapitre dans un rapport consacré aux interactions entre santé et travail. Un angle qui, pour les nanomatériaux, a émergé en France vers 2005, et pour lequel les constats ont peu évolué 8 ans plus tard. Notamment parce que les méthodes classiques de mesures du risque, tout comme la métrologie, ne sont pas appropriées. Mais aussi parce que la terminologie sur ces particules décrites par l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) comme «des structures dont au moins une des dimensions varie entre 1 et 100 nanomètres(nm)», n’est pas constante. Car que désigne-t-on sous le vocable de nanomatériaux? Il peut s’agir tout à la fois de dioxyde de titane, de noir de carbone, de silice amorphe ou d’alumine, mais aussi d’oxydes de fer, de zinc et de carbonate de calcium. Une certitude, formulée en 2008 par l’Observatoire des micro et nano technologies[1]: «On ne sait pas grand-chose de leur toxicité, il n’est pas facile de les mesurer dans les ambiances de travail, mais les moyens techniques existent pour s’en protéger efficacement».

 

Culture du risque

Encore faut-il que les populations exposées –le grand public, mais surtout les travailleurs- soient informées de la présence de ces particules. Car, comme le rappelle l’Igas, «le caractère spécifique des nanoparticules a conduit à des difficultés pour faire comprendre aux entreprises qu’elles étaient concernées»; et elle décrit un fossé dans la culture du risques entre les entreprises productrices -très fortement sensibilisées- et les entreprises utilisatrice, enferrées dans des notions d’image. Les secteurs d’activité concernés sont nombreux: transports, technologies et services de l’information, défense, industrie de santé (hors pharmacie), luxe (cosmétique et textile), industrie des biens de consommation et équipement de la maison, agrochimie et agro-industrie, agroalimentaire, éco- industrie, BTP et construction, énergie[2].

 

Similitudes avec l’amiante

Après avoir passé en revue la littérature scientifique disponible, l’Igas note que le risque sanitaire pointé par les études est essentiellement dû à l’inhalation des aérosols de nano-objets. Dans un rapport récent, l’Institut national de veille sanitaire (InVS) évoque la «similitude de forme des nanotubes de carbone avec les fibres d’amiante qui pourraient être à l’origine du développement de plaques pleurales et de mésothéliomes de la plèvre». La possibilité «d’une translocation des nanoparticules à travers la barrière alvéolo-capillaire dans la circulation sanguine, ouvrant ainsi l’accès à la plupart des organes et des systèmes de l’organisme», est également évoquée. Certaines études toxicologiques décrivent, «pour certaines nanoparticules, une possibilité d’accéder directement aux structures cérébrales par migration le long des axones des nerfs olfactifs, de la muqueuse nasale au bulbe olfactif», rapporte l’Igas.

 

Données épidémiologiques insuffisantes

De l’Anses à l’InVS, de l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnels (INRS) à l’Organisation internationale du travail (OIT), le constat est le même: le développement extrêmement rapide de ces matériaux n’est pas allé de pair avec une réflexion et des mesures de prévention adéquates. «L’insuffisance de données épidémiologiques et toxicologiques, ainsi que les moyens métrologiques encore limités, ne permettent pas de mener actuellement une évaluation exhaustive des risques potentiels liés aux nanomatériaux manufacturés», écrivait l’Agence française de sécurité de l’environnement et du travail (Afsset) en 2008. En septembre 2012, l’INRS soulignait l’insuffisance des connaissances relatives aux dangers pour la santé humaine des nanomatériaux et insistait sur l’importance de la mise en place de mesures de précaution, rapporte l’Igas.

 

Lancement de cohortes

Plusieurs actions ont commencé à prendre forme. Comme le lancement d’une cohorte professionnelle généraliste multiprofessions et multisecteurs par le département Santé au travail de l’InVS, visant à la connaissance et à la surveillance de la morbidité et de la mortalité de la population active en France, par un suivi actif par questionnaire, associé à un suivi passif à partir de bases de données médico-administratives. Plus ciblé, le Centre interservices de santé et de médecine du travail en entreprise (Cisme) a développé un outil associant à chaque secteur d’activité le type de nanomatériaux rencontré et ses usages. «Les médecins du travail, en interaction avec les entreprises, remplissent, à la demande du Cisme, un questionnaire visant à décrire les caractéristiques des nanomatériaux produits ou utilisés dans les entreprises», écrit l’Igas. En 2012, l’InVS a mis sur pied une cohorte prospective de travailleurs potentiellement exposés aux nanomatériaux intentionnellement produits et va en assurer le suivi épidémiologique. Des appels à projets européens et des appels d’offres de l’Agence nationale pour la recherche sont en cours.

 

Une réglementation générale

Au plan juridique, l’Igas note qu’«aucune réglementation spécifique ne régit actuellement la manipulation des nanomatériaux qui peut intervenir aux diverses phases de la production». Toutefois, «les principes généraux relatifs à la protection de la santé des salariés demeurent applicables, ainsi que les textes consacrés à la mise sur le marché des substances chimiques, médicaments, produits cosmétiques ou aliment». Les nanomatériaux étant des agents chimiques, la réglementation en matière de prévention du risque chimique, prévue par le Code du travail, s’applique à eux.

 

Risques ignorés

L’Igas conclut en évoquant les risques «paradoxaux» propres aux nanomatériaux, c’est-à-dire des risques «par nature ‘classiquement’ induits par les produits ou procédés de travail, mais très émergents car résultant de la combinaison de la nouveauté, du manque de recul, et même de l’ignorance s’agissant des entreprises non manufacturières». Elle appelle à renforcer l’acquisition de connaissances et de maîtrise des risques dans une approche pluridisciplinaire, mais aussi de développer «des réseaux de surveillance et d’alerte ainsi que de recherche».

 



[1] Il s’agit d’une unité mixte de service CNRS-CEA, créée en 2005 afin d’assurer une veille stratégique dans ces domaines. En 2007, un groupe d’experts sur «Nanoparticules, nanomatériaux, effets sur la santé et l'environnement» a été mis en place.

[2] selon un rapport de juin 2012 de la Direction générale de la compétitivité de l’industrie et des services du ministère du redressement productif consacré aux réalités industrielles dans le domaine des nanomatériaux en France.

 

 



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