Les Millenials n’aiment pas les vins du réchauffement climatique

Le 15 mai 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Les effets du réchauffement se font déjà sentir dans les vignes.
Les effets du réchauffement se font déjà sentir dans les vignes.
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Si les effets du changement climatique sur la vitiviniculture ne sont plus à démontrer, les vins ainsi produits séduisent moins la génération montante. Une nouvelle raison pour s’adapter, estiment certains professionnels.

 

Vinexpo avait fait les choses en grand. Une journée durant, le grand amphithéâtre du Salon international du vin, qui se tient à Bordeaux jusqu’au 16 mai, abritait mardi 14 mai un colloque sur les effets du réchauffement sur l’industrie vitivinicole. Une salle comble et des intervenants prestigieux (Christine Lagarde[1], Patricia Espinosa[2], Alain Rousset[3]) témoignaient de l’importance donnée au sujet par les professionnels du vin.

Et de fait, viticulteurs, vignerons, vinificateurs, dirigeants de maisons de négoce soulignent, unanimes, la réalité des conséquences des changements climatiques sur leurs productions. Avec la montée des température durant la période de croissance (jusqu’à plus de 3°C en un siècle en Champagne), les cycles phénologiques sont perturbés. A la clé, des plantes plus exposées au gel printanier et des baies gorgées de sucre avant les vendanges, dont les dates ne cessent d’avancer.

Les vins du changement climatique

Plus de sucre donnera plus d’alcool dans le vin. Depuis les années 1970, les vins de Châteauneuf-du-Pape ont vu leur titre alcoolique passer, en moyenne, de 12,5°C à plus de 14°C aujourd’hui. Résultat: les vins ‘du changement climatique’ sont plus alcoolisés, moins acides que leurs aînés. Leur couleur évolue. Leur capacité à passer de longues années en cave diminue.

Jusqu’à présent, ces effets sont plutôt appréciés des professionnels et des consommateurs. «On n’a jamais fait autant de bons vins dans le monde qu’aujourd’hui», se félicite le géographe Jean-Robert Pitte. «Jusqu’à présent, le réchauffement, c’est un bon problème pour l’industrie du vin», complète le journaliste spécialisé Yves Leers, auteur de Menace sur le vin.

Enjeu sociétal

Il y a tout de même quelque chose de pourri au royaume du raisin réchauffé. Certains cépages, comme le merlot en Aquitaine, arrivent au bout de leur capacité à donner le meilleur d’eux-mêmes. Que le mercure poursuivre sa course folle, que le rythme des pluies se torde plus encore, que les événements climatiques extrêmes s’accroissent et se renforcent et ce sont des régions entières oligo-cépages (la Bourgogne ou la Champagne par exemple), qui en pâtiront. Des régions où l’industrie du vin est un enjeu sociétal: «Plus de 80.000 Néo-Aquitains travaillent dans les vignes et le vin», rappelle Alain Rousset.

Fort heureusement, les solutions d’adaptation sont connues ou imaginées. Moindre effeuillage pour protéger les raisins du rayonnement solaire trop intense, irrigation de précision, vendanges nocturnes, désalcoolisation des vins sont d’ores et déjà mis en batterie en France, en Italie, en Australie ou en Californie. En Espagne, de puissants producteurs, comme la Bodega Torres, n’hésitent plus à planter en altitude (parfois à plus de 1.200 mètres) pour que les vignes retrouvent la fraîcheur perdue en plaine. Comptant plusieurs milliers de variétés, la vigne offre une diversité biologique prodigieuse dans laquelle les vignerons pourraient trouver des réponses aux questions posées par le réchauffement. «En étudiant les anciens cépages catalans, nous avons sélectionné une demi-douzaine de variétés résilientes aux températures élevées et au manque d’eau. Nous allons maintenant les cultiver et produire du vin pour voir si elles sont de bons candidates pour devenir nos cépages d’avenir», explique Miguel Torres, directeur général du groupe éponyme.

Le ‘sparkling’ de la Reine

D’autres s’aventurent dans des contrées où le climat reste propice à la culture de Vitis viniferra: «On plante au Danemark, en Pologne, en Angleterre, autant de territoire qui étaient déjà des terres d’élections de la vigne vers le XIIe siècle», rappelle Jean-Robert Pitte. Et le président de l’Académie du vin de France explique que des vignes du château de Windsor sortent un vin pétillant déjà vendu 35 livres (40 euros) la bouteille. Ce bon problème le restera-t-il longtemps?

Tout dépend de nos politiques climatiques actuelles. Selon que nous réduirons rapidement ou pas nos émissions de gaz à effet de serre, le monde de demain sera différent. Pour le cas où le business as usual triompherait, le réchauffement global de 2°C s’imposerait dès le milieu de ce siècle. Nous promettant, sans doute, un bond de 4°C pour 2100. Avec les troubles que l’on peut imaginer: guerres de l’eau, flots de réfugiés climatiques, insécurité alimentaire. «Il n’y aura jamais d’eldorados du vin dans un monde instable», résume l’économiste Patrice Geoffron (Paris-Dauphine).

Météo et climat

«Tout ça, c’est loin», nous rétorquait pourtant le producteur d’un célèbre Sauternes. Un jugement partagé? par nombre de professionnels qui peinent encore à distinguer les aléas météorologiques locaux des tendances climatiques globales. Le Giec[4] devra encore affiner sa communication. Ce sont peut-être les consommateurs qui feront évoluer les vignerons dans le bon sens. «Les vins du changement climatique ne correspondent plus à l’évolution du goût des consommateurs», souligne l’économiste Eric Giraud-Hérauda (Inra[5]).

A cela s’ajoute la préférence qu’éprouvent de nombreux ‘Millenials’[6] pour d’autres boissons que les blancs et rouges bien chargés en alcool: rosé léger et bière en tête. Malgré la croissance du niveau de vie de la classe moyenne mondiale, la consommation de vin stagne depuis une décennie. Un signe qui inquiète les économistes du vin. Signe des temps, Vinexpo prévoit désormais d’organiser chaque année un symposium international sur les effets du réchauffement sur le vin. Une COP qui sera assurément plus proche du quotidien des citoyens que sa cousine onusienne.



[1] présidente du Fonds monétaire international

[2] secrétaire général de la convention de l’ONU sur le changement climatique

[3] président de la région Nouvelle-Aquitaine

[4] Giec: Groupe d’experts international sur l’évolution du climat

[5] Inra: Institut national de la recherche agronomique

[6] Millénials: personnes nées entre 1980 et 1990

 



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