Les liquidateurs, ces héros oubliés

Le 25 avril 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Entre 600 et 800.000 personnes ont participé à la reconquête de Tchernobyl.
Entre 600 et 800.000 personnes ont participé à la reconquête de Tchernobyl.
VLDT

Seul le travail acharné —et parfois le sacrifice— de ces centaines de milliers de Soviétiques a permis de mettre un terme à la catastrophe de Tchernobyl. Mais pas à toutes ses conséquences.

On ne connaîtra sans doute jamais le bilan humain total de la catastrophe de Tchernobyl. Techniciens de la centrale, militaires, mineurs, ouvriers, pilotes, conducteurs de travaux, ils sont des centaines de milliers à avoir participé à la ‘liquidation’ des conséquences de l’accident. Dans la mythologie de Tchernobyl, ce sont les ‘liquidateurs’. Ils sont aujourd’hui dispersés aux 4 coins de l’ancien empire soviétique. Et leur suivi sanitaire est des plus aléatoires.

On ne sait d’ailleurs pas vraiment combien ont droit à cette qualification. Selon l’OMS et l’Unscear[1], 600.000 Biélorusses, Ukrainiens et Russes ont reçu leur diplôme officiel des autorités soviétiques. Un peu moins de la moitié sont intervenus entre 1986 et 1987, période critique. La Chernobyl Foundation canadienne estime leur nombre à 830.000.

Lourd tribu

Le tribu payé par ces héros est lourd. Les opérateurs de la centrale, pompiers et sauveteurs ont été les plus touchés. «Sur les 600 travailleurs et membres des équipes de secours présents sur le site, 237 personnes furent hospitalisées. Surtout, 134 intervenants ont été victimes d’un syndrome d’irradiation aiguë, dont 28 sont décédés dans les 4 mois qui ont suivi l’accident. Puis, entre 1987 et 2006, 19 autres intervenants sont décédés des séquelles de leur syndrome, dont 10 avant 1997, 4 avant 2000 et 5 jusqu’en 2006», note l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Ce premier bilan est relativement consensuel. Ce sont les conséquences à long terme qui font l’objet d’âpres discussions entre scientifiques, représentants d’associations de défense des intérêts des liquidateurs et anti-nucléaire.

Les épidémiologistes du Forum Tchernobyl estimaient, en 2006, que 4.000 d’entre eux pourraient mourir d’un cancer radio-induit au cours des prochaines années.

L’évaluation onusienne fait hurler Vyacheslav Grishin. Pour le président de l’Union de Tchernobyl, l’une des associations d’ex-liquidateurs, 60.000 de ses coreligionnaires sont déjà morts et 165.000 sont malades. Sans plus de base scientifique, la Chernobyl Foundation affirme que près de 170.000 liquidateurs sont décédés avant 2005.

Sans famille

Souvent décorés, bénéficiant parfois d’une (petite) rente à vie, voire d’un logement de fonction, les liquidateurs sont les grands oubliés de Tchernobyl. Et parfois ostracisés. Nombre d’entre eux n’ont jamais pu fonder de famille. Fiancés et belles-familles craignant les conséquences futures d’une contamination souvent fantasmée.

Pour l’administration soviétique, les liquidateurs apparaissent dès les premières heures de l’accident. Au mépris de leur vie, certains des opérateurs de la centrale tentent l’impossible pour arrêter l’emballement nucléaire. Venus de la caserne voisine, les pompiers combattent les incendies qui ravagent la tranche numéro 4 et les toitures goudronnées des bâtiments adjacents sans la moindre protection radiologique. Le lieutenant Volodymyr Pravik décèdera d’irradiation, mi-mai. Très radioactif, son corps est inhumé dans un cercueil en plomb dans le cimetière moscovite de Mitinskoe, à proximité du monument aux victimes de Tchernobyl.

L’extinction des flammes ne met pas fin aux rejets dans l’atmosphère de particules radioactives. Pour éradiquer cette source de pollution, des norias d’hélicoptères larguent des milliers de tonnes de sable, de plomb et d’acide borique sur le réacteur. Les pilotes blindent leur siège de plaques de plomb pour réduire l’irradiation. Accroché par le câble d’une grue, l’un des Mi-8 s’écrase, tuant tout son équipage.

Chaleur torride

Le danger nucléaire est également souterrain. La lave générée par la fonte du combustible et du réacteur perce acier et béton et descend irrémédiablement vers les fondations. Les traverser, c’est entrer en contact avec la nappe phréatique et provoquer de nouvelles explosions. Pour stopper la descente de ce corium, plus de 400 mineurs du Donbass et des ouvriers du métro de Kiev creusent dans une chaleur torride une galerie de 168 m de long, sous les fondations, pour couler une dalle de béton capable d’arrêter la progression du fameux corium.

Productivisme oblige, les autorités soviétiques entendent redémarrer au plus vite les trois réacteurs encore intacts. Des escouades de militaires, pas toujours volontaires, sont envoyées nettoyer les zones de la centrale jonchées de morceaux de combustible et de graphite radioactifs. Sur les toitures, les robots télécommandés sont inopérants. Leur électronique est fusillée en quelques instants par les radiations. On envoie des conscrits. Engoncés dans une armure souple et peu efficace, ils disposent de quelques dizaines de secondes pour déblayer, à coup de balais, de pelles parfois à la main, le maximum de gravats radioactifs. Pour donner du cœur à l’ouvrage de ces ‘bio-robots’, on les abreuve de vin rouge moldave, réputé riche en cérium et donc bon contre les radiations. Rien n’est évidemment plus faux.

Leur grande œuvre: le sarcophage

La grande œuvre des liquidateurs est la construction du sarcophage. Les décombres du réacteur accidenté abritent, estiment les physiciens, plusieurs centaines de tonnes de corium solidifié, des dizaines de tonnes de poussières radioactives et de combustibles nucléaires. Le tout est vaguement abrité par des structures très endommagées par les explosions et les incendies. Un rien peut les faire s’écrouler, ce qui mettrait en suspension d’importants volumes de poussières radioactives.

Pour éviter ces nouveaux risques de contamination, les ingénieurs conçoivent en trois semaines une coque d’acier recouvrant le bâtiment radioactif. Des milliers d’ouvriers et d’ingénieurs travaillent jour et nuit, dans des conditions extrêmes. 400.000 m3 de béton sont coulés. 7.300 tonnes de plaques d’acier sont assemblées. L’ouvrage est achevé en 206 jours. Il est prévu pour résister 20 à 30 ans, préviennent les scientifiques soviétiques. Dans quelques semaines, une arche d’acier, longue de 257 m et haute de 108 m, devrait être posée au-dessus du premier sarcophage. Construit par le consortium Novarka, cet ouvrage unique au monde doit durer un siècle. Le temps de trouver une solution définitive au démantèlement du site. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

 



[1] Unscear:United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation, créé par l'Assemblée générale des Nations unies en 1955

 



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