Quelle nouvelle politique RSE pour Pernod-Ricard?

Le 04 avril 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Les agriculteurs fournisseurs du groupe devront faire évoluer leurs pratiques.
Les agriculteurs fournisseurs du groupe devront faire évoluer leurs pratiques.
VLDT

Présentée le 3 avril, la politique de responsabilité sociétale et environnementale (RSE) encadre la stratégie du groupe de vins et de spiritueux jusqu’en 2030. Elle devrait sensiblement faire évoluer les pratiques agricoles de ses partenaires et la gestion de l’énergie et des emballages de l’entreprise française. A condition de développer les solutions techniques et organisationnelles qui s’imposent.

Un véritable show! Pour présenter sa nouvelle stratégie RSE, Pernod-Ricard a fait les choses en grand. Entre les alambics de la distillerie Galienne (Martell) à Jarvezac en Charente, avait été aménagé un studio TV où, les uns après les autres, les dirigeants du groupe de spiritueux ont évoqué,plus que détaillé,les points force d’une politique ayant pour objectif la baisse des impacts environnementaux, climatiques et sociaux. Deux heures d’émission, retransmises en direct sur Facebook, devant un public choisi de journalistes, viticulteurs, négociants en cognac et fonctionnaires. Les «parties prenantes», en jargon RSE.

Good-looking company

Communication mondialisée oblige: une seule expression en langue française sera prononcée d’emblée: «créateurs de convivialité». Le géant créé par le mythique Paul Ricard veut être la compagnie sympathique du bon-vivre, mais sans excès. La good-looking company ne cautionnera plus, par exemple, les soirées des adeptes du binge drinking (biture express). Mais là n’est pas l’essentiel.

En s’inspirant de certains objectifs de développement durable (ODD), le groupe français se fixe deux grands objectifs: protéger ses zones d’approvisionnement et s’investir davantage dans l’économie circulaire.

Consommateur de céréales (pour ses whiskys et ses vodkas), de raisins (pour ses vins et ses cognacs), d’agaves (pour ses tequilas), de cannes à sucre (pour ses rhums) ou de fenouil et d’aromatiques (pour ses pastis), Pernod-Ricard est tributaire de 250.000 hectares de cultures sur 4 continents. Ces «terroirs», comme les appellent improprement ses dirigeants, sont parfois menacés par des conséquences du réchauffement et par l’érosion de la biodiversité. Des pratiques culturales intensives peuvent aussi les fragiliser.

«Notre idée, c’est de développer l’agriculture régénérative», souligne Jean-François Roucou. Encore mal défini, ce concept vise tout à la fois à régénérer les sols, leur permettre d’accroître leur capacité à stocker du carbone, d’améliorer les services écosystémiques, d’augmenter la biodiversité. Ce tout devant donner plus de résilience climatique aux cultures. Sacré projet! Reste à le mettre en pratique. Les difficultés commencent là.

«Il n’y a pas de recettes miracles. Selon les contextes, il faudra développer l’agriculture biologique ou raisonnée, faire appel à de nouvelles technologies comme les tracteurs autonomes, les drones ou le big data», reconnaît le directeur de la performance durable du groupe. Autant de nouvelles pratiques que l’entreprise voudrait faire certifier. «Là non plus, ce ne sera pas simple, car les référentiels manquent parfois.»

Capitaliser sur l’expérience

Fort heureusement, Pernod-Ricard ne part pas d’une page blanche. Ses équipes néo-zélandaises achèvent la mise au point d’un tracteur électrique autonome. «Un tel engin pourrait nous permettre de traiter plus rapidement, avec une plus grande efficacité que les tracteurs actuels. Nous pourrions ainsi réduire nos consommations de carburant fossile et l’emploi d’intrants.»

Dans le vignoble de Cognac, où le groupe achète leur récolte ou leurs eaux de vie à 1.200 vignerons, la transformation est à l’œuvre. Les titulaires du ‘contrat Or’se voient promettre 7 ans de collaboration à condition de réduire les épandages de phytos et de ne plus recourir au désherbage chimique. Cette exigence n’a pas que de mauvais côtés pour les viti-viniculteurs formés à la mécanisation et à la chimie. «On retrouve des sols vivants», s’enthousiasme le vigneron Raphaël Brisson. «Avoir 7 années devant nous améliore aussi considérablement nos relations avec la banque», se réjouit son confrère Francis Charrier.

Pour anticiper les effets du réchauffement sur les vignes charentaises, Pernod-Ricard a initié (voir encadré) un programme de sélection de cépages résilients.

Voilà pour les «terroirs» connus, dont les faiblesses futures sont identifiées et les plans d’action engagés. Pour le reste, il faudra innover: «Il y a beaucoup de territoires dont nous ne connaissons que le chiffre d’affaires que nous y faisons», avoue Jean-François Roucou.

S’immerger dans ses «terroirs»

Le groupe va s’immerger dans ces terrains «et voir ce qu’[il peut]apporter aux populations, à la biodiversité locale». Un travail de longue haleine mais à débuter de suite. Car l’entreprise prévoit d’engager 8 expériences pilotes d’ici 2025 et d’inciter 5.000 agriculteurs à utiliser les bonnes pratiques ainsi validées dans les 5 années suivantes.

Du défrichage, il faudra aussi en faire en termes d’économie circulaire. L’entreprise vise les 100% d’emballages recyclables, compostables, réutilisables ou bio-sourcés. Cela laisse apparemment de la marge. Mais les solutions techniques restent là encore souvent à inventer.

Plus accessible sera sans doute l’objectif climatique: réduire de moitié l’intensité carbone de l’entreprise entre 2018 et 2030. «Atteindre ce but est notre contribution à la stabilisation du réchauffement aux niveaux fixés par l’Accord de Paris», explique Jean-François Roucou. Concrètement, il s’agira de réduire d’un tiers les émissions de gaz à effet de serre des scopes 1 et 2 du groupe, qui ne devront pas dépasser les 210.000 tonnes annuelles dans 12 ans.

Optimiser plus que révolutionner

Bien que certaines tendances se dessinent, chaque site industriel devra élaborer sa réponse. Les distilleries seront priées de valoriser leurs déchets. Les drêches pourront servir de bio-combustible aux chaudières des alambics. Le biogaz issu de la méthanisation des vinasses méthanisées pourra alimenter une micro centrale à cogénération. A Åhus, en Suède, la distillerie Absolut cède aux éleveurs une fraction de ses résidus pour nourrir les cochons.

Dès 2025, toutes les installations du groupe ne devront plus consommer que de l’électricité d’origine renouvelable. La compensation carbone? «Ce n’est pas une priorité, et elle ne portera que sur une part marginale de nos émissions», promet Jean-François Roucou.

Touchant à de nombreux secteurs (emballages, énergie, agriculture), la nouvelle politique RSE de Pernod-Ricard apparaît à la fois ambitieuse et très (trop) raisonnable. Il ne s’agit pas d’engager les mutations recommandées, au hasard, par les auteurs du dernier rapport du Giec[1], mais plutôt d’optimiser le fonctionnement de l’organisation établie.

Temps long. On élabore du cognac à partir de vins acides et peu alcoolisés. Or le réchauffement accroît la production de sucre des raisins: une menace pour la typicité de la plus célèbre des eaux de vie charentaise. En partenariat avec l’Institut français du vin (IFV) et le conservatoire du vignoble charentais (CVC), la maison de négoce Martell (groupe Pernod-Ricard) a engagé un programme de création de cépages résilients au changement climatique. En combinant hybridation, sélection naturelle, séquençage génétique et modèle informatique de prédiction, les chercheurs de l’IFV et du CVC espèrent stabiliser de nouvelles variétés de vignes charentaises en 10 ans, contre 16 habituellement. Premières plantations prévues en… 2028.


[1] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

 



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