Les libellules, sentinelles et victimes du réchauffement

Le 22 mars 2019 par Romain Loury
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Jean-Pierre Boudot
Jean-Pierre Boudot

En France, certaines espèces de libellules régressent, tandis que d’autres, d’origine africaine, s’installent peu à peu. Une conséquence du réchauffement climatique, mais aussi des changements d’habitat de ces insectes. Le point avec le spécialiste français Jean-Pierre Boudot.

Cent-six espèces et sous-espèces: publié aux éditions Biotope, le Cahier d’identification des libellules de France, Belgique, Luxembourg et Suisse (deuxième édition) livre toutes les clés pour reconnaître ces gracieux insectes, sous leur forme adulte ou larvaire. Co-auteur avec Guillaume Doucet et Daniel Grand, Jean-Pierre Boudot s’est intéressé aux libellules -«par loisir», dit-il- au début des années 1980, en marge de son activité de chercheur du CNRS spécialisé dans les sols (voir encadré).

Ce «loisir» l’aura mené loin: outre cet ouvrage des libellules françaises, Jean-Pierre Boudot a participé à un atlas de répartition des libellules pour la Méditerranée et l’Afrique du Nord (2009), à un autre pour l’Europe (2010), et a contribué à diverses Listes rouges de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Ce qui lui a valu de se voir dédier une espèce, l’Onychogomphus boudoti, découverte en 2014 au Maroc.

Depuis sa première édition, en juillet 2014, ce cahier d’identification des libellules de France recense de nouvelles espèces, généralement d’origine africaine. Pour certaines d’entre elles, la reproduction en France est désormais avérée, telles l’orthétrum de Sicile et le selysiothémis noir en Corse, ou encore le trithémys annelé, qui pointe ses antennes en Touraine après avoir franchi les Pyrénées. D’autres ne sont encore que de simples ‘visiteuses’, telles la lindenie à quatre feuilles et le brachythémis à bandes brunes en Corse, ou le trithémis de Kirby, observé dans le sud de la France lors des étés caniculaires de 2017 et 2018.

Depuis la première édition de ce cahier en 2014, vous faites part de plusieurs nouvelles espèces observées en France, à titre de ‘visiteuses’ ou ayant établi des foyers de reproduction. Comment expliquer une évolution aussi rapide?

Les libellules peuvent être des migratrices à très grande distance. Il y a des vols de migration actifs, à dessein, et d’autres passifs, notamment via les vents du sud ou les alizés est-ouest, qui peuvent porter en altitude des espèces qui planent plus facilement. Par exemple, Hemianax ephippiger (l’empereur vagabond), libellule originaire d’Afrique subsaharienne, peut migrer vers l’ouest jusqu’aux Caraïbes, voire au Brésil, et à l’est on les a retrouvées jusqu’au Japon. Pareil pour la libellule globe-trotter, qui a déjà été vue en France: elle provient d’Afrique subsaharienne, mais on en a retrouvé des individus en train de mourir en Islande.

Au-delà de ces migrations à longue distance, quels facteurs expliquent que certaines espèces parviennent à s’installer durablement sur de nouvelles terres, par exemple en Corse ou dans le sud de la France continentale?

Le réchauffement joue un rôle certain, et va forcément faciliter l’implantation de nouvelles espèces en France, mais il n’est pas le seul facteur. Pour les nouvelles espèces, la question de l’habitat est aussi importante. Par exemple, Trithemys kirbyi (le trithémys de Kirby) se reproduit n’importe où: les larves peuvent ainsi se développer dans des piscines et des fontaines publiques. Peut-être aussi dans les mares d’irrigation, qui bordent les côtes méditerranéennes de l’Espagne: cela lui suffit pour se reproduire. En dix ans, du fait de son développement larvaire très rapide, de seulement trois mois [«Les extrêmes connus au niveau mondial sont de 20 jours à une dizaine d’années», rappelle l’ouvrage], elle a ainsi colonisé les trois quarts de l’Espagne, épargnant seulement le nord-ouest. Pour l’instant, elle n’a été observée que deux fois en France, en tant que ‘visiteuse’, mais il est inéluctable qu’elle s’y reproduise un jour, comme sa congénère Trithemys annulata (le trithémys annelé).

Ces nouvelles espèces constituent-elles une menace pour les espèces autochtones, comme c’est le cas chez d’autres animaux?

A ma connaissance, il n’y a pas eu en Europe d’observation de compétition, de nuisance pour des espèces autochtones, de la part de nouvelles espèces.

Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur les libellules françaises ?

En France comme dans le reste de l’Europe, ce sont les changements d’habitat exercés par l’homme. Il suffit de regarder d’anciennes cartes du 18ème siècle de la plaine du Rhin et de la vallée de l’Isère: elles comptaient d’innombrables mares et méandres qui s’anastomosaient en boucles fluviales. Les milieux ne sont plus du tout comparables à ce qu’ils étaient. De nombreux points d’eau ont été asséchés, notamment pour lutter contre la ‘fièvre des marais’.

Dans sa Liste rouge des libellules de France métropolitaine, publiée en mars 2016, l’UICN faisait état, parmi les 89 espèces présentes en France, de 11 espèces menacées de disparition et de 13 quasi-menacées. Parmi les premières, la cordulie splendide, l’agrion bleuissant et la déesse précieuse.

Il y a aussi la pollution massive par les engrais et les pesticides, mais cela s’est un peu amélioré grâce aux directives européennes. On a même pu voir quelques espèces lacustres regagner d’anciens territoires qu’elles avaient perdus. Par exemple, la leucorrhine à large queue, que l’on voit désormais s’étendre vers l’ouest, jusqu’à la Bretagne, alors qu’on l’a longtemps crue à la limite de l’extinction.

D’autres espèces régressent fortement. Par exemple le sympétrum vulgaire, dans l’est de la France: avant il n’y avait vraiment pas besoin de le chercher pour le voir. Ces dernières années, je n’en ai observé que deux mâles, en 2014 et 2018. C’est forcément une influence du réchauffement climatique, avec des eaux qui sont probablement devenues trop chaudes pour elle. Dans les Vosges, il faut désormais monter un peu en altitude pour la voir. Les espèces les plus à risque sont celles dites ‘boréo-alpines’, obligées de monter en altitude pour survivre, par exemple l’aeschne subarctique et la cordulie arctique. Dans les Vosges, certaines sont déjà acculées au sommet.

Cette réaction très forte au réchauffement climatique est-elle observée pour d’autres types d’insectes?

Il y a le cas bien connu de la chenille processionnaire du pin, qui fait l’objet d’une surveillance de l’ONF [l’Office national des forêts]. On la trouve désormais dans la forêt de Fontainebleau, elle passera bientôt au nord de Paris. Et en 2003, en plein été caniculaire, on a même retrouvé une cigale dans un piège entomologique posé à Gérardmer, dans les Vosges! C’est évidemment exceptionnel, mais petit à petit, ces insectes gagneront toujours plus le nord.



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