Les engrais phosphatés, source majeure d’exposition au cadmium

Le 26 septembre 2019 par Romain Loury
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Le cadmium, de l'engrais à la fourchette
Le cadmium, de l'engrais à la fourchette

L’Anses recommande d’abaisser la teneur en cadmium dans les engrais minéraux phosphatés, l’une des principales voies d’entrée de ce métal lourd dans la chaîne alimentaire. Si rien n’est fait pour limiter la contamination des sols, l’exposition humaine, déjà forte chez les enfants, devrait continuer à s’élever, estime l’agence dans un avis publié jeudi 26 septembre.

Classé en catégorie I (‘cancérogène avéré’) par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) depuis 1993 pour ses effets pulmonaires chez les travailleurs exposés, le cadmium favorise l’insuffisance rénale, la déminéralisation osseuse, et serait lié à des maladies cardiovasculaires. Ce métal lourd présente aussi des effets reprotoxiques, avec diminution du périmètre crânien chez le nouveau-né, réduction de la taille et du poids des enfants. Il pourrait aussi engendrer des troubles neurocognitifs.

Selon la deuxième Etude de l’alimentation totale française (EAT2), publiée en juin 2011 par l’Anses[i], la principale voie d’exposition, hors tabagisme, est l’alimentation, principalement les pains et produits de panification sèche (22 % l’adulte, 13 % chez l’enfant) ainsi que les pommes de terre et apparentés (12 % et 14 %, respectivement).

Près de 15% des enfants au-dessus de la VTR

Bilan: la valeur toxicologique de référence (VTR) fixée par l’Efsa[ii], à savoir une dose hebdomadaire tolérable (DHT) de 2,5 microgrammes par kg de poids corporel (µg/kg), se trouve dépassée chez 0,6% des adultes et 14,9% des enfants. En septembre 2016, une autre étude menée par l’Anses, l’Etude de l’alimentation totale infantile (EATi), affinait ces résultats chez les jeunes enfants, révélant des dépassements de la VTR chez 36% de ceux âgés de 7 à 12 mois, et de 29% entre 1 et 3 ans.

Certes, la VTR de l’Efsa repose sur ses effets toxiques pour le rein, et donc sur l’accumulation du cadmium dans cet organe au cours de la vie, avec des effets qui ne se manifestent qu’à partir de 50 ans. «Néanmoins, du fait des dépassements de la DHT observés dans la population adulte et l’existence d’effets cognitifs associés à de faibles niveaux d’exposition, l’exposition au cadmium n’est pas jugée tolérable et il est recommandé de continuer les efforts afin de diminuer les expositions dès le plus jeune âge», estimait alors l’Anses.

C’est en vue de limiter cette exposition que l’Anses a été saisie en juin 2015 par ses quatre ministères de tutelle[iii]. Son volumineux travail (trois rapports assortis d’un avis) a été publié jeudi 26 septembre. Dans son premier rapport, l’agence recommande un abaissement de la VTR, au final assez léger: au lieu de celle fixée par l’Efsa (2,5 µg/kg par semaine, soit 0,36 µg/kg par jour), elle propose une valeur de 2,45 µg/kg par semaine, soit 0,35 µg/kg par jour. Pour cela, elle s’est basée sur les effets osseux, dont l’ostéoporose et les fractures osseuses, «considérés comme les effets les plus sensibles documentés à ce jour» -la DHT de l’Efsa repose sur les effets rénaux.

Lutter contre le cadmium via les engrais phosphatés

Plus novateur, le troisième rapport publié par l’Anses se penche sur la présence de cadmium dans les matières fertilisantes et supports de culture (MFSC). En particulier les engrais minéraux phosphatés, «source majoritaire d’apport en cadmium dans les sols agricoles. Ils sont fabriqués à partir des roches naturelles phosphatées qui peuvent contenir du cadmium en concentrations importantes en fonction de la zone géographique d’extraction de la roche», rappelle l’agence.

Selon un rapport de l’Ademe[iv] publié en 2007, les engrais minéraux phosphatés constituent ainsi «plus de la moitié des apports en cadmium au sol alors que les déjections animales en représentent 25%». S’accumulant dans les sols au fil des épandages d’engrais, le cadmium est absorbé par la plante, s’infiltrant ensuite dans la chaîne alimentaire.

A ce jour, l’Union européenne ne fixe pas de limite en cadmium pour les engrais, mais s’apprête à légiférer sur le sujet, en vue d’une réduction au fil du temps: d’abord fixé à 60 mg par kg d’engrais, ce plafond serait abaissé à 40 mg/kg après 3 ans, puis à 20 mg/kg après 12 ans. La France fixe quant à elle, via sa norme NF U42-001-1, une teneur maximale de 90 mg de cadmium par kg d’engrais phosphaté.

Diviser le seuil actuel par 3,5

Analysant plusieurs scénarios de seuil de cadmium dans ces engrais, l’Anses a calculé le taux de dépassement de VTR dans la population, jusqu’à une échéance de 99 ans. Bilan de ces calculs complexes, mêlant accumulation dans les sols, transfert dans la plante et habitudes de consommation: les apports en cadmium dans les sols agricoles, via ces engrais, ne devraient pas dépasser 2 grammes par an et par hectare. Et ce seuil serait respecté en abaissant le taux de cadmium à 20 mg par kg d’engrais, soit 3,5 fois qu’actuellement.

Selon l’Anses, limiter le cadmium à 20 mg/kg empêcherait un envol des dépassements de VTR, aussi bien chez les enfants que chez les adultes. Dans un scénario de statu quo (seuil maintenu à 90 mg/kg), le cadmium continuerait à s’accumuler dans les sols, et donc dans la population: environ 35% des enfants dépasseraient la VTR au bout d’un siècle, contre 14,9% dans l’EAT2.

Toutefois, abaisser le plafond à 20 mg/kg ne ferait, en raison de la persistance du cadmium dans les sols, que stabiliser la situation actuelle: le taux de dépassement de la VTR chez les enfants ne serait jamais inférieur à 12%.

L’exposition professionnelle, cette inconnue

Dans son deuxième rapport, l’Anses se penche sur l’exposition des travailleurs exposés au cadmium via les engrais phosphatés, qu’il s’agisse des producteurs, des distributeurs ou des agriculteurs. En raison du peu de données disponibles, aussi bien de surveillance biologique (imprégnation) que d’exposition par inhalation, il lui est impossible de conclure quant à l’exposition professionnelle.

Des dépassements de la valeur limite d’exposition professionnelle (VLEP), fixée par l’Anses à 3 microgrammes par mètre cube d’air, ont toutefois été observées dans le secteur de la production d’engrais phosphatés, en particulier lors des opérations de chargement/déchargement et de production/broyage.



[i] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

[ii] Autorité européenne de sécurité des aliments

[iii] Santé, finances, transition écologique, agriculture

[iv] Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie

 



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