Les émissions négatives, dangereux mirage?

Le 30 janvier 2020 par Romain Loury
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La neutralité carbone, 13ème travail d'Hercule
La neutralité carbone, 13ème travail d'Hercule
VLDT

Parviendra-t-on à la neutralité carbone au cours du siècle? Parmi les pistes avancées, les émissions négatives, reposant notamment sur la reforestation, l’afforestation ou encore la bioénergie couplée au captage et stockage du CO2 (BECCS). Or ces stratégies, bien que mises en avant par le Giec, sont très souvent considérées comme un pis-aller.

En matière de changement climatique, «les choses avancent très vite, beaucoup plus vite qu’on ne le pensait», observe Hervé Le Treut, directeur de l’Institut Pierre-Simon-Laplace (IPSL). Agé de 63 ans, le climatologue reconnaît avoir longtemps pensé qu’il ne percevrait pas les effets du réchauffement de son vivant. Or la décennie 2010 constitue sans nul doute un tournant, comme en témoigne la multiplication des évènements extrêmes (canicules, sécheresses, inondations, incendies géants, etc.).

Jadis accusée d’un climatoscepticisme désormais intenable, l’Académie des sciences, dont Hervé Le Treut est l’un des membres, organisait mardi 28 et mercredi 29 janvier un colloque intitulé «Face au changement climatique, le champ des possibles». Outre un aperçu des connaissances actuelles et un rappel des récents rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), la rencontre a été l’occasion de discuter des solutions d’atténuation, mais aussi d’émissions négatives.

Des trajectoires vertigineuses

Petit rappel: selon le Giec, il faudra réduire de 45% les émissions de CO2 en 2030 par rapport à 2010, et avoir atteint la neutralité carbone en 2050, pour demeurer en-dessous d’un réchauffement de +1,5°C –il a déjà atteint +1°C par rapport à l’ère préindustrielle. Et pour rester en-dessous de +2°C, les émissions devront être réduites de 20% en 2030, la neutralité carbone atteinte en 2075.

Comment atteindre cette neutralité carbone? En premier lieu, et essentiellement, par «de profonds changements dans tous les domaines», explique Henri Waisman, économiste à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri): décarbonation de l’énergie, du transport, de l’industrie, refonte du modèle agricole, changement de régime alimentaire, etc.

Quant aux émissions résiduelles, dont l’ampleur dépendra de la trajectoire d’atténuation, elles devront être compensées par des émissions négatives: reforestation, afforestation, BECCS, etc. Cette dernière technique consiste «à faire pousser des plantes [qui consomment le CO2 atmosphérique], à les brûler dans des centrales électriques, puis à capter le CO2 émis, pour le stocker dans des couches géologiques profondes», rappelle Henri Waisman.

Dans son rapport sur l’objectif de +1,5°C, le Giec montre que plus les efforts d’atténuation sont retardés, plus les émissions négatives tiendront une place importante dans la neutralité carbone. Or le BECCS risque de poser des problèmes majeurs s’il devait être déployé à grande échelle. En particulier de conflit avec d’autres usages, dont la production alimentaire et la préservation de la biodiversité. Idem pour l’afforestation et la reforestation, qui pourraient compromettre la sécurité alimentaire et les ressources en eau.

Agir vite pour se laisser le choix

En matière de réduction des émissions, il faut donc «agir vite pour se donner le temps. Sinon on va se trouver dans une situation dans laquelle on n’aura plus le choix, avec comme seule possibilité des stratégies dont on ne dispose pas encore», explique Henri Waisman. Car c’est bien là le problème: les stratégies d’émissions négatives, en particulier le BECCS, demeurent largement du domaine théorique.

Le BECCS ne dispose en effet d’aucun pilote expérimental à ce jour, rappelle Jean-François Soussana, vice-président pour l’international de l’Inrae[i]. Si la stratégie semble prometteuse, en raison de «son potentiel  très élevé par unité de surface», la tension sur l’alimentation va être forte en 2050. «A moins que l’agriculture s’achemine vers des systèmes qui augmentent le rendement et que des changements de régime alimentaire surviennent, cela risque d’être très compliqué [de consacrer une partie des terres au BECCS] sur une planète à 10 milliards d’habitants», ajoute-t-il.

S’il défend le rapport 1,5°C du Giec, publié en octobre 2018, Hervé Le Treut se dit «sidéré par la lecture qui en a été faite», faisant écho, par une autre approche, aux spécialistes de la biodiversité. «Beaucoup de gens pourraient se dire que finalement il est peut-être moins grave de laisser le climat se réchauffer et d’agir plus tard, plutôt que de prendre d’emblée des mesures drastiques», explique le climatologue. «Si nous restons sur des attitudes complètement chiffrées, sauf miracle technologique qu’on ne voit toujours pas, nous serons confrontés à des choix très compliqués», prévient-t-il.

Vent nouveau sur le captage-stockage?

A l’origine du BECCS, mais aussi à sa différence, le captage et stockage du CO2 (CCS) semble un peu mieux avancé. Plutôt que la combustion de biomasse, cette technique repose sur le captage du CO2 directement à la source d’émission (aciéries, cimenteries, raffineries, etc). Il ne s’agit donc pas d’émissions négatives, mais plutôt d’une technique d’atténuation d’émissions existantes, visant aussi à la neutralité carbone.

Selon Isabelle Czernichowki-Lauriol, ingénieure géologue au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), 19 opérations, consistant à injecter le CO2 capté dans les couches profondes, sont actuellement en cours dans le monde, particulièrement aux Etats-Unis. Le premier projet au monde a été lancé par la Norvège en 1996 en mer du Nord, où l’Ecosse mène aussi le sien. En France, Total a effectué, jusqu’en 2013, le stockage de 51.000 tonnes de CO2 dans un gisement de gaz épuisé sur le bassin de Lacq (Pyrénées-Atlantiques).

La France est par ailleurs «très active sur le sujet», souligne Isabelle Czernichowki-Lauriol, qui a détaillé plusieurs projets internationaux en cours. Ainsi, le projet européen ENOS, coordonné par le BRGM, va tester le CCS sur cinq sites en Europe, tandis que l’IFPEN (IFP Energies nouvelles) mène un projet similaire sur l’aciérie Arcelor-Mittal de Dunkerque. D’autres sont menés par le BRGM sur de petits émetteurs en Val-de-Loire.

Selon Isabelle Czernichowki-Lauriol, «le potentiel du CCS en France est très important, il est à la hauteur du problème. En Europe, c’est compatible aussi». La Commission européenne, qui relance les projets de CCS, a mis en place le 23 janvier une base de données des capacités de stockage dans l’UE.

Avant même de parler de CCS, il faudra réduire les émissions, reconnaît la géologue. Quant au potentiel réel de stockage, «ce n’est pas un problème de capacité globale, le problème c’est avant tout d’évaluer la capacité réelle d’un site, savoir où on va stocker et à quelle quantité», ajoute-t-elle.

Mais si «on a bien avancé sur la technique», les principaux freins demeurent d’ordre économique et sociétal, reconnaît-elle. Se pose en effet, à ce dernier sujet, la question de l’acceptation par les citoyens, notamment vis-à-vis des risques (sismiques, fuite du CO2), défi qui semble loin d’être gagné.



[i] Institut national de recherche en agriculture, alimentation et environnement. L’Inrae est né, le 1er janvier, de la fusion de l’Inra et de l’Irstea.