Les économistes français à l'unisson du rapport Stern

Le 12 février 2007 par Enerpresse
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En quelques semaines, Nicholas Stern s'est fait une réputation mondiale. En établissant le montant des factures comparées de l'action en faveur du climat - 1% du PIB mondial - et de l'inaction - 5% à 20% du PIB mondial -, l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale a éclairé la problématique climatique sous un angle nouveau: l'économie. Depuis, il présente à tous ceux qui représentent la politique, la finance et les médias le contenu de son rapport. Lundi 5 février, il était l'invité de Science Po.


Homme prudent par nature, Nicholas Stern (1) n'a pourtant pas cherché à ménager son auditoire. «Le changement climatique est un problème urgent, généré par l'activité humaine. La concentration en gaz à effet de serre (GES) atteint aujourd'hui 430 parties par millions en volume (ppmv) contre 280 ppmv au XIXe siècle. Et elle augmente de 2,5 ppmv par an. Si nous ne faisons rien, nous serons confrontés à des concentrations de 800 ppmv en 2050, avec un risque de 50% de dépasser les 5°C de hausse de la température moyenne. Ceci conduirait l'humanité sur un territoire inconnu. A titre de comparaison, la température actuelle est plus chaude de 5°C par rapport à celle qui régnait lors de la précédente glaciation», explique-t-il, en parfait français. «Ce changement bouleversera la géographie physique et humaine, en entraînant des migrations et des conflits.»

Après cette entrée en matière un peu brutale, Nicholas Stern s'est fait plus constructif. Pour lui, la politique climatique mondiale, dont l'objectif doit être une stabilisation de la concentration de GES ne dépassant pas 550 ppmv, doit être assise sur quatre piliers: la réduction de la demande de biens et de services rejetant beaucoup de carbone, l'accroissement de l'efficacité énergétique, la réduction des émissions de GES non imputables au secteur de l'énergie (agricoles notamment) et le déploiement de technologies peu carbonées pour la production d'électricité, le chauffage et les transports.

Les déclinaisons concrètes de tels principes passent, souligne-t-il, par la construction du post 2012 (et par exemple de la troisième période d'engagement du marché des quotas d'émissions européens), le doublement des dépenses de R&D dans le domaine de l'énergie, le déploiement massif d'énergies renouvelables et d'autres techniques propres, telle la capture et la séquestration du carbone. Un programme dont l'application devrait permettre, assure-t-il, de réduire d'un tiers nos émissions de GES d'ici 2050.

Pour autant, Nicholas Stern insiste sur l'urgence de la situation. Il est vrai que le contexte international y est de plus en plus favorable. «Dans son 11e plan quinquennal, la Chine s'est fixé comme objectif d'améliorer de 20% son efficacité énergétique. Par ailleurs, elle vient d'instaurer une taxe sur l'exportation de produits énergivores», explique-t-il. Mais le plus important n'est peut-être pas là: «Plus nous attendrons avant d'agir, plus difficile et cher sera l'effort à produire».

La parole passait ensuite au public, qui est revenu notamment sur l'une des principales critiques faites au rapport Stern, la faiblesse du taux d'actualisation utilisé. Ce choix, disent ses détracteurs, permet de gonfler les coûts de l'inaction en 2050 et de minorer les coûts de l'action immédiate. Pour Claude Henry (2), cette critique est sans fondement. «Il n'est pas acceptable de moins prendre au sérieux le sort des générations futures que le nôtre. D'autre part, notre économie survalorise le marchand par rapport au non-marchand», explique-t-il.

Centrale, la critique du taux d'actualisation a aussi fait réagir Christian de Boissieu (3). «Le choix d'un faible taux marque une certaine solidarité entre les générations; une solidarité faible aujourd'hui. Mais sans cette solidarité, il n'y a pas de solution», affirme-t-il. Estimant que la croissance économique fournira le carburant économique nécessaire pour lutter contre le changement climatique, à condition «d'investir dans les technologies propres, et de modifier les comportements», il juge aussi essentiel de développer la pédagogie et d'agir sur l'agriculture «qui est une partie du problème, mais qui apporte des solutions».

Reconnaissant «que notre modèle économique doit être changé», Pierre-Alain Muet (4) a appelé à utiliser tous les outils à notre disposition, «de la taxe carbone au développement des énergies renouvelables.» Et d'insister sur le bon niveau d'intervention. «L'agglomération est au coeur de tous les problèmes. C'est aussi là que vivra prochainement 80% de la population mondiale».

Bonne connaisseuse du sujet, Nathalie Kosciusko-Morizet (5) s'est réjouie de la prise de conscience grandissante des problèmes posés par les changements climatiques: «Chacun se les approprie. Le Sénat, l'Assemblée nationale, le Conseil économique et social ont chacun fait leur rapport». Fan du rapport Stern, Nathalie Kosciusko-Morizet considère «qu'il nous permet de dépasser une triple impasse: le renvoi des responsabilités, la vaine dialectique entre les tenants de l'innovation et ceux de la politique publique. Sans oublier ceux qui pensent que la hausse spontanée du prix du pétrole résoudra la question.» Pragmatique, elle milite pour un basculement de la fiscalité du travail vers l'environnement, la taxation des camions pour financer des transports alternatifs, la mise en place de la désormais célèbre taxe Cambridge - il s'agit de taxer des produits importés de pays non soumis à des obligations de réduction des émissions de GES en fonction de la quantité de CO2 émis pour leur production - la réduction de la jetabilité des produits. Sans omettre un effort public en faveur de la recherche.

Un programme que ne rejetterait pas Claude Mandil (6). Considérant qu'il est nécessaire de réaliser une véritable mutation pour éviter toute catastrophe, il dispose, lui aussi, d'une série de mesures prêtes à l'emploi. «Tout le monde est d'accord pour dire que la solution passe par une percée des technologies dans tous les domaines: énergies renouvelables compétitives, nucléaire qui aurait une solution pour la gestion des combustibles usés, charbon propre.» Estimant, comme Nicholas Stern, qu'il est urgent d'agir, Claude Mandil pense néanmoins indispensable de mettre au point des mécanismes de plafonnement des politiques climatiques publiques.

Pierre Radanne insiste, quant à lui, sur un point laissé de côté par la plupart des intervenants. «La question climatique va se jouer dans les opinions publiques. On ne réalisera pas cette mutation de civilisation sans une adhésion du plus grand nombre», considère-t-il. Cela étant, il préconise aussi un retour de la régulation, de la planification et l'application de règles d'équité. Et d'appeler de ses voeux une alliance avec les nouvelles technologies de l'information, seule à même, par la réduction des transports qu'elle apportera et l'accès à la connaissance, «de nous faire passer d'une société prédatrice à une société relationnelle.»



(1) Nicholas Stern: coordinateur de la «Stern review», spécialiste des politiques de développement, futur professeur de la London school of economics

ancien de Cambridge, docteur en philosophie, ancien réformateur de la fiscalité anglaise, ancien chercheur au laboratoire d'économétrie de l'Ecole polytechnique

(2) Claude Henry: un des théoriciens de l'économie du développement durable, ancien directeur du laboratoire d'économétrie de l'Ecole polytechnique

(3) Christian de Boissieu: président du Conseil d'analyse économique, président du groupe Facteur 4

(4) Pierre-Alain Muet: vice-président du Grand Lyon, ancien rédacteur du programme économique de Lionel Jospin

(5) Nathalie Kosciusko-Morizet: rapporteure de la mission d'information sur l'effet de serre, députée de l'Essonne, responsable pour l'UMP des questions d'environnement

(6) Claude Mandil: directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie, ancien président de l'Institut français du pétrole (IFP)

(7) Pierre Radanne: ancien président de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), ancien patron de l'Inestene, animateur des débats publics sur la politique climatique parisienne




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