Les couches pour bébé, un bouillon toxique

Le 23 janvier 2019 par Marine Jobert
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Les couches jetables, une sale affaire?
Les couches jetables, une sale affaire?
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C’est une expertise unique en son genre que l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) consacre à la composition et à la toxicité des couches pour bébé. Pesticides, PCB, HAP, COV… Quels effets ont ces substances, en contact pendant des milliers d’heures avec des peaux fragiles? Le risque sanitaire «n’est pas exclu», conclut l’agence.

Les fesses des bébés passent, en moyenne, quelque 26.000 heures enfermées dans une couche. Pourtant, ce réacteur chimique constitué d’un mélange indéterminé de plastiques, de cellulose passée au chlore, de pesticides, le tout assaisonné d’urine et de fèces, fait figure de terra incognita. L’Anses, qui publie ce 23 janvier, un avis sur la sécurité des couches pour bébé a d’ailleurs peiné à trouver des sources scientifiques fiables. Peu de rapports d’organismes publics, des publications scientifiques indépendantes «rares», à l’inverse des documents rédigés par des employés des marques commercialisant les dites couches. C’est donc les résultats des essais de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et des associations de consommateurs –et en particulier ceux de 60 millions de consommateurs, à l’origine de la saisine– qui ont nourri l’avis.

Dépassements de seuils sanitaires

Et ses conclusions vont inquiéter dans les pouponnières, puisque l’agence, tout en constatant qu’«il n’existe aucune donnée épidémiologique permettant de mettre en évidence une association entre des effets sanitaires et le port de couches», a constaté que «des substances chimiques dangereuses ont été retrouvées dans ces couches». Avec des dépassements de seuils sanitaires pour plusieurs de ces substances. Et d’en conclure qu’«en l’état actuel des connaissances, il n’est pas possible d’exclure un risque sanitaire lié au port des couches à usage unique».

Composition opaque

De quoi sont, exactement, composées les couches? Mystère et boule de gomme. «Les auditions menées n’ont pas permis de connaître avec précision la nature des matériaux avec lesquels sont fabriquées les couches pour bébé à usage unique, reconnaît l’Anses. Le même manque d’information a été constaté pour la description des auxiliaires de fabrication comme les colles par exemple, ou les substances ajoutées intentionnellement (parfums, encres, etc.).» Seul détail, peu rassurant, glané par l’agence: l’utilisation de silice, dont une partie sous forme nanoparticulaire, sans qu’on sache même si les industriels l’ont bien déclarée au registre national R-nano.

Quelles sont les pathologies connues les plus courantes (et visibles)? Les dermatites irritatives –entre 7 et 50% des enfants selon les pays, avec une probable sous-évaluation– dues à l’augmentation de l’humidité cutanée, un pH alcalin élevé au niveau de la peau, le mélange urines et selles et l’action mécanique du frottement entre la peau et la couche. Les dermatoses inflammatoires telles que les dermatites allergiques de contact, plus rares, qui peuvent être dues à certains constituants de la couche.

Revoilà le glyphosate

Qu’ont trouvé les laboratoires qui ont analysé 23 références de couches (propres)? Dans les couches entières, des composés organiques volatils -COV- (naphtalène, styrène, toluène, dichlorobenzènes, p-isopropyltoluène, xylènes, chlorobenzène), des pesticides (hexachlorobenzène, quintozène et son métabolite la pentachloroaniline, le glyphosate et son métabolite l’AMPA), du formaldéhyde, des dioxines, furanes et PCB-DL et des substances parfumantes[1]. Dans des broyats de parties de couches, des dioxines, furanes (dans le voile externe, le voile interne et les autres parties, sauf le coussin absorbant), des HAP[2] dans les élastiques. Détail intrigant: parmi les pesticides trouvés dans ces produits, la majorité d’entre eux sont aujourd’hui interdits dans l’Union européenne (lindane et quintozène depuis 2000, hexachlorobenzène depuis 2004), hormis le glyphosate. Et les ‘couches écologiques’ ne sont pas moins toxiques, a constaté l’Anses.

D’où viennent ces substances? Hormis les parfums, ajoutés intentionnellement, elles proviennent des contaminations des matières premières (comme pour les pesticides), ou peuvent s’être formées lors des procédés de fabrication tels que le blanchiment, ou le collage (ex. PCB-DL, furanes et dioxines).

Poly-expositions

L’agence met en garde: l’exposition à des substances chimiques toxiques via les couches n’est pas la seule à laquelle les bébés sont confrontés. «Il n’est pas à exclure que l’exposition cumulée par différentes voies d’exposition conduise à une augmentation des risques estimés», notamment pour les furanes, les dioxines, les PCB et les HAP, substances ubiquitaires qui peuvent se retrouver par exemple dans l’alimentation et notamment dans le lait maternel. En outre, l’Anses a exclu de ces calculs de risque les effets perturbateurs endocriniens (PE) et les effets sensibilisants cutanés (voir encadré). Néanmoins, un certain nombre de substances sont des PE possibles et un certain nombre de substances sont classées comme sensibilisants cutanés connus ou suspectés.

Surtout, ne pas inquiéter

Au plan politique, Agnès Buzyn a joué la carte de la minimisation: «Je tiens à rassurer les parents, l’Anses dit bien qu’il n’y a pas de risque immédiat pour la santé des enfants», a déclaré la ministre de la santé à l’issue d’une rencontre avec les fabricants de couches à Bercy. «Il faut continuer évidemment [à utiliser des couches jetables], cela fait 50 ans qu’on en met au moins», a-t-elle ajouté, soulignant malgré tout que le rapport ne peut exclure «un risque pour la santé des enfants sur le long terme». Les industriels ont 15 jours pour présenter des engagements pour éliminer les substances problématiques. La DGCCRF a annoncé qu’elle renforcera les contrôles en 2019. Paris plaidera à Bruxelles pour des règles européennes plus «protectrices», dans le droit fil des recommandations de l’Anses.

Une série de recommandations

Que recommande l’agence? L’élaboration d’un cadre réglementaire plus restrictif, avec notamment le passage sous la houlette de Reach. La poursuite des campagnes de mesures sur les couches pour s’assurer de la prise en compte des conclusions et des recommandations. La suppression de l’utilisation de toutes substances parfumantes, en priorité celles susceptibles de présenter des effets sensibilisants cutanés. La maitrise de l’origine des matières premières naturelles qui peuvent être contaminées avant même la fabrication. L’amélioration des procédés de fabrication des couches afin de réduire autant que possible la présence de substances chimiques dans les matériaux. La fixation d’une concentration maximale pour chacun des congénères des dioxines et furanes chlorées et PCB-DL (de l’ordre de 0,02 nanogramme par kilo -ng/kg).



[1] alcool benzylique, salicylate de benzyle, coumarine, l’hydroxyisohexyl 3-cyclohexène carboxaldéhyde (lyral®), le butylphényl méthyle propional (lilial®), limonène, linalol, alpha-isométhyle ionone.

[2] Benzo[b]fluoranthène, benzo[a]anthracène, indéno[1,2,3-c,d]pyrène, benzo[g,h,i]pérylène.

 



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