Les Corses plus touchés que prévu par Tchernobyl

Le 05 juillet 2013 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La région de Solenzara (photo) est l'une des plus contaminée par les retombées de Tchernobyl.
La région de Solenzara (photo) est l'une des plus contaminée par les retombées de Tchernobyl.
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Selon une étude épidémiologiques «rétroactive», les Corses ont plus de risques que les continentaux de développer des maladies imputables aux retombées de Tchernobyl. Des résultats qui pourraient donner lieu à des poursuites. Explications.

C’est une bombe que vient de lâcher Paolo Cremonesi.

Jeudi 4 juillet, le chef des urgences des hôpitaux Galliera de Gênes a remis à la collectivité territoriale de Corse un rapport très attendu. Voilà des années que les élus insulaires veulent savoir quelles ont été les conséquences sanitaires du passage du nuage de Tchernobyl au-dessus de la plus belle île du monde. Une demande appuyée par le fait que la Corse, sa façade orientale notamment, a été l’une des zones de France les plus contaminées par les rejets de la centrale ukrainienne.

Du fait des très importantes précipitations du début mai 1986, de nombreuses zones, situées dans le triangle Solenzara, Corte, Bastia, ont été fortement contaminées. Des points chauds, où l’activité en iode 131 dépassaient 400.000 becquerels/mètre carré, ont été détectés: des niveaux de contamination que l’on retrouvaient plutôt dans les régions contaminées de Biélorussie, d’Ukraine ou de Russie.

Or, malgré l’alerte donnée, notamment par le médecin généraliste Denis Fauconnier, les autorités sanitaires françaises n’ont jamais pris le risque sanitaire corse au sérieux. Bien que la contamination des aliments frais ait été avérée.

Dans une étude de 2002, l’IPSN (ancêtre de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, IRSN) indique que des «activités en iode du lait de chèvre et des légumes feuille ont pu atteindre respectivement 100.000 becquerels et 20.000 becquerels par kilo.» La même note estime que les doses à la thyroïde des enfants vivant en Corse en 1986 ont pu atteindre 150 millisieverts.

Pas de quoi s’inquiéter. D’autant que, deux ans plus tôt, les épidémiologistes du même IPSN, aidés de leurs collègues de l’institut national de veille sanitaire (INVS), avaient évalué l’excès de cancers de la thyroïde pour les régions de France les plus touchées par les retombées radioactives (Corse comprise) entre 0,5% et 22,7%, pour la période 1991-2000. Dans le cas extrême des très grands buveurs de lait de chèvre, l’excès est évalué entre 39 et 78%, pour la période 1991-2015, cette fois.

Ces réponses n’ont pas été acceptées par les autorités corses, au vu de l’explosion des maladies thyroïdiennes observée sur l’île. En 2006, l’assemblée locale décide de financer une étude épidémiologique, qui ne débutera finalement qu’en février 2012. A la suite d’un appel d’offres européen, c’est finalement l’équipe de Paolo Cremonesi qui est retenue. Coût pour la collectivité insulaire: 400.000 euros.

Pour travailler, l’équipe italienne s’est appuyée sur plusieurs sources. D’une part, les chiffres d’une base de données européenne sur la morbidité hospitalière, gérée par l’OMS. Ce qui permet de savoir pourquoi les patients se sont fait hospitaliser. Ensuite, les cartographies de contamination du sol établies par le comité scientifique de l’ONU sur les effets des radiations atomiques (UNSCEA) et l’agence de l’énergie nucléaire (NEA). Enfin, la trentaine de scientifiques transalpins ont épluché plusieurs milliers de dossiers médicaux du seul endocrinologue de Haute-Corse installé depuis les années 1970 et ayant accepté de participer à l’étude.

Au total, plus de 5.400 dossiers (sur une population de 180.000 personnes) ont été auscultés par les scientifiques. Leurs diagnostics confortent d'ailleurs ceux du médecin français. Ce travail tient aussi compte des examens qu’ont subi les patients. Ce détail est important.

En effet, le nombre de cancers de la thyroïde ne cesse de progresser. Et l’épidémie a débuté bien avant Tchernobyl. En France, entre 1975 et 1995, le taux d’incidence de cancer de la thyroïde a triplé chez les femmes (5,7 pour 100.000 habitants en 1995) et quintuplé chez les hommes (3,1 pour 100.000 habitants en 1995). Faute de pouvoir l’expliquer, les cancérologues l’attribuent souvent à l’amélioration du diagnostic, à un meilleur enregistrement de la maladie et au nombre croissant d’échographies et de scintigraphies.

En Corse, les chercheurs italiens n'ont pas non plus oublié les habitudes alimentaires des patients. Dans certaines zones de l’île, les habitants ne se nourrissent que d’aliments locaux: une habitude locavore qui pouvait les exposer à de plus fortes contamination d’iode 131 et de césium 137 qu’ailleurs. Enfin, toutes les grandes maladies thyroïdiennes ont été suivies, et pas seulement les cancers, comme souvent.

Globalement, l’étude épidémiologique «rétroactive» montre un «sur-risque de pathologies thyroïdiennes spécifique en fonction des pathologies et du sexe associé à l’exposition au nuage de Tchernobyl». Pour les hommes, les «sur-risques» concernent les thyroïdites (+78%), les nodules bénins (+64%), l’hyperthyroïdisme (+103%) et les cancers de la thyroïde (+28%). Pour les femmes, le sur-risque n’est avéré que pour les thyroïdites (+55%).

Pour les enfants exposés au nuage, le risque de thyroïdites est accru de 62 % et celui de développer des nodules bénins est de 14 % plus important que pour les enfants n’ayant pas été exposés. Les chercheurs observent aussi «une augmentation de l’incidence des leucémies aigues (lymphoblastiques et myéloïdes) chez les enfants exposés», sans que le résultat soit statistiquement significatif.

Contacté à plusieurs reprises, l’IRSN n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien. Selon Josette Risterucci, la présidente de la commission Tchernobyl de l'Assemblée de Corse, les résultats de cette nouvelle enquête corse pourraient permettre à des associations de malades d’attaquer l’Etat en justice. A suivre…



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