Les conflits d’intérêts minent la sécurité alimentaire européenne

Le 24 octobre 2013 par Marine Jobert
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"Engagée, depuis 2002, à assurer que l'alimentation européenne est sûre".
"Engagée, depuis 2002, à assurer que l'alimentation européenne est sûre".
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L’agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa), chargée d’évaluer les risques des substances présentes dans notre alimentation, est-elle indépendante de l’industrie? Non, répond une ONG, qui a passé au crible les liens qui existent entre les scientifiques et les entreprises dont ils sont chargés d’évaluer les données. Résultat, 58% d’entre eux entretiennent des liens qualifiés de conflits d’intérêts par l’ONG.

 

Corporate European Observatory (CEO) -une ONG bruxelloise qui traque les lobbies dans les instances européennes- révèle que sur les 209 experts qui sont chargés d’examiner les données fournies par les industriels au sein de l’agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa), 122 (soit 58%) entretiennent des liens avec le secteur commercial. Sur les 849 liens passés au crible, 460 ont été considérés comme des conflits d’intérêts par CEO et à une seule exception près, aucun des 10 panels n’est épargné. C’est celui consacré aux «produits diététiques, nutrition et allergies» qui remporte la palme des interférences avec l’industrie, puisque 17 de ses 20 membres totalisent 113 conflits d’intérêts à eux seul. Pour mener à bien son enquête, pas besoin de ‘fouiller’ dans le passé de ces experts –bénévoles- pour y découvrir des secrets honteusement cachés. CEO s’est fondé sur les déclarations des scientifiques (universitaires, chercheurs, médecins, etc.), telles que fournies par les intéressés et publiées –sans vérification- sur le site de l’agence. En mars 2011, CEO avait déjà épinglé quatre membres du conseil d'administration de l’Efsa pour leurs liens, inopportuns, avec l’industrie agroalimentaire[1].

 

Renouvellement sans changement

Sous le feu des critiques depuis quelques années déjà, l’agence avait renouvelé 8 de ses 10 panels scientifiques au printemps 2012.  «L’Efsa semble désormais sérieusement concernée, mobilisant des ressources significatives à la question», reconnaît CEO, délivrant un satisfecit à l’agence européenne, qui leur a ouvert ses portes dès l’annonce de l’enquête menée par l’ONG. Pourtant, «il n’y a pas de différence notable dans la proportion des conflits d’intérêts dans les 8 panels renouvelés comparé aux 2 panels restants à renouveler, ce qui pose des questions supplémentaires sur l’efficacité de la nouvelle politique de l’Efsa», constate l’association. La question qui se pose, dès lors, est de comprendre pourquoi, en partant des mêmes faits –les déclarations d’intérêts- l’Efsa et CEO aboutissent à des conclusions diamétralement opposées sur l’absence ou l’existence de conflits d’intérêts. 

 

Liens avérés avec le lobby de l’agroalimentaire

Selon l’ONG, les règles édictées par l’Efsa seraient trop restrictives: si un scientifique entretient des liens avec un industriel, l’agence n’y voir rien à redire tant que ces liens n’empiètent pas directement avec les sujets du panel auquel le scientifique participe. Par exemple, les liens avérés entre certains experts et l'International Life Science Institute (Ilsi) –un lobby très puissant de l'industrie agroalimentaire- ne semblent pas poser problème à l’Efsa.  Diana Banati, la présidente du conseil d'administration de l’Efsa, avait pourtant dû présenter sa démission en mai 2012, à cause de ses liens étroits avec cette organisation. Peu importe qu’un expert ait quitté récemment quitté un poste dans une société dont les activités sont réglementées par l’Efsa pour collaborer avec l’agence (ou inversement, qu’il démissionne de ses fonctions d’expert pour rejoindre une entreprise du secteur qu’il était chargé d’expertiser): aucune période «tampon» n’est édictée entre les deux prises de fonction. A l’heure actuelle, 30 personnes qui ont participé activement aux travaux de l’Isli, et ce même récemment, siègent au nom de l’Efsa. Enfin, CEO pointe le fait que l’Efsa ne met pas en œuvre les règles qu’elle a édictées. «Si l’Efsa avait vraiment mis en œuvre sa nouvelle politique à la lettre, nous pensons que 7 présidences et 3 vice-présidences des panels scientifiques n’auraient pas été nommés.»

 

«Penser industrie»

C’est Stéphane Horel, journaliste française spécialisée notamment sur les conflits d’intérêts, qui a mené l’essentiel de l’enquête. Elle décrit l’image caricaturale que semble se faire l’agence de ce que serait le conflit d’intérêt. A savoir «l'image dramatique de corruption et d'infiltration [de l'institution] par des «taupes» de l'industrie, animées par des intentions malveillantes. Bien que cette situation ne puisse pas être exclue, la réalité est généralement plus subtile. L'influence de l'industrie tend à s'exercer à travers des processus de relations structurelles et de long terme, édifiées au sein même de la communauté scientifique, pour y promouvoir des dynamiques culturelles et collectives, l'acceptation de paradigme, et de communautés de pensées, dans lesquelles il devient naturel de «penser industrie». Une stratégie qui rompt avec l’image éculée de la manipulation individuelle du scientifique, gagné aux vues et aux intérêts de l’industrie. Comme l’a disséqué le journaliste Stéphane Foucart dans son livre «La fabrique du mensonge»[2], CEO rappelle que «la science est désormais devenue un terrain de bataille pour les intérêts industriels (…) Mais l’Efsa ne semble pas concernée par cette réalité.»

 



[1] A l’époque, la Commission européenne avait répondu que la présence de représentants de l'industrie au sein du conseil d'administration de l'Efsa était normale, puisque les membres doivent représenter toute la chaîne alimentaire, conformément aux statuts de l’autorité. D’autre part, le conseil d’administration n’adopte pas lui-même les avis scientifiques.

[2] Denoël.

 

 

 



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