Les animaux, acteurs clés de la lutte contre le réchauffement

Le 07 décembre 2018 par Romain Loury
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Les loutres de mer, facteur d'atténuation
Les loutres de mer, facteur d'atténuation

Qu’ils soient herbivores ou carnivores, les animaux jouent un rôle crucial dans le cycle du carbone, révèle une étude publiée vendredi 7 décembre dans la revue Science. De quoi réconcilier lutte contre le réchauffement climatique et protection de la biodiversité, souvent présentées comme deux priorités indépendantes, voire antagonistes.

Le plus souvent, les liens entre biodiversité et changement climatique sont abordés sous l’angle du danger que fait peser le second sur la première. Dans leur article publié dans Science, Oswald Schmitz, écologue à l’université de Yale (New Haven, Connecticut), et ses collègues inversent cette perspective, en révélant les nombreux effets de la biodiversité sur le cycle du carbone, et donc sur le climat mondial.

Une biomasse négligeable, mais…

Premier constat, le vivant est surtout perçu comme un simple compartiment du cycle du carbone: les plantes absorbent le dioxyde de carbone atmosphérique, qu’elles transforment puis stockent sous forme de carbone organique, qui se dépose au sol sous forme de litière lorsque la plante meurt. A l’inverse, la respiration végétale et microbienne (dans les sols) restitue ce carbone sous sa forme minérale, à savoir le CO2.

Si les animaux sont très souvent négligés, c’est parce que leur biomasse est très inférieure à celle du monde végétal, de plusieurs ordres de magnitude. Pourtant, les herbivores (consommateurs primaires) et les carnivores (consommateurs secondaires, tertiaires, etc. jusqu’aux «superprédateurs» en haut de chaîne alimentaire) jouent un rôle crucial, justement en régulant l’abondance et la diversité végétales.

Araignées contre sauterelles

Ce phénomène a été montré par diverses études expérimentales à petite échelle, par exemple sur des parcelles herbacées. L’une d’entre ellesa ainsi montré que la présence de sauterelles y diminuait de 17% l’absorption de carbone. Et si des araignées sont introduites dans le milieu, celui-ci absorbe encore plus de carbone qu’il ne le faisait en l’absence d’arthropodes: +22%.

Idem en eau douce, avec le méthane: dans les lacs, le zooplancton, qui se nourrit de bactéries méthanotrophes (consommant du méthane), favorise la libération de ce puissant gaz à effet de serre. Après introduction de perches, poissons se nourrissant de zooplancton, les émissions de méthane chutent de 50%.

Le rôle des herbivores, variable selon le milieu

Qu’en est-il à plus large échelle, lorsqu’il n’est plus possible de manipuler les milieux? Plusieurs études montrent des résultats similaires, mais avec des résultats variables pour les herbivores, selon le milieu étudié. Exemple dans le cercle Arctique et dans les forêts boréales, où on estime que les grands herbivores (bœufs musqués, caribous, élans) peuvent réduire de 15% à 70% l’absorption et le stockage de CO2.

D’où l’intérêt de grands prédateurs, comme le loup et l’ours: pour le premier, il a été montré, aux Etats-Unis, que leur présence en forêt protégeait les arbres à feuilles caduques, à forte productivité primaire, des herbivores, favorisant ainsi le stockage de carbone. A l’inverse, ils auraient un effet «négatif» dans les prairies, où les herbivores favorisent au contraire la productivité végétale en accélérant le cycle des nutriments.

Le Serengeti, redevenu puits de carbone

Autre exemple, les gnous du parc du Serengeti: jusqu’aux années 1960, ce bovidé africain a été décimé par la chasse et les maladies, faisant passer sa population de 1,2 million à 300.000 dans cette région de la Tanzanie. Ce qui a fait proliférer les herbes sèches et les arbustes, faisant flamber des incendies qui ravageaient chaque année 80% de l’écosystème.

Depuis le retour du gnou, les feux se sont fortement raréfiés, et le Serengeti, après avoir été une source de carbone, en est même redevenu un puits, assez puissant pour éponger toutes les émissions fossiles produites par l’Afrique de l’Est.

En milieu marin, les chercheurs évoquent la loutre de mer de la côte Pacifique d’Amérique du Nord: en se nourrissant des oursins, elles protègent les forêts de laminaires, algues brunes qui abondent dans ces eaux. Selon une étude, les loutres pourraient ainsi décupler l’absorption de CO2 dans les eaux littorales qu’elles fréquentent, sur une surface de 12.000 kilomètres carrés!

Plus de mammifères, plus de carbone stocké

Dans les forêts tropicales, une autre étude a montré que toute hausse, d’un facteur de 3,5, du nombre d’espèces de mammifères, accroissait entre 230 et 400% le stockage de CO2 sous forme de bois.

Alors que la lutte contre le réchauffement met l’accent sur le rôle des écosystèmes comme stocks de carbone, la place des animaux est loin d’y être négligeable, notent les chercheurs.

Il serait donc contre-productif d’opposer la protection du climat et celle de la biodiversité, tant les deux vont de pair: de nombreux experts pensent que «sur une même zone, il faudra faire un choix entre stocker du carbone et protéger les animaux. Au contraire, on le peut et on le doit, c’est un système gagnant-gagnant pour le climat et pour la biodiversité», juge Oswald Schmitz.



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