«Le vieillissement ne peut expliquer seul l’épidémie de maladies chroniques»

Le 06 septembre 2013 par Marine Jobert
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André Cicolella, président du réseau Santé-Environnement.
André Cicolella, président du réseau Santé-Environnement.

Deux documents de préfiguration de la prise en charge sanitaire des Français ont été rendus publics récemment. Il s’agit des premières pistes de réflexion sur le plan Cancer pour la période 2014-2018 et du rapport consacré à la stratégie nationale de santé. La philosophie des deux textes converge sur un point particulier: leur peu d’intérêt pour la santé environnementale. Une situation qui fait réagir André Cicolella, chercheur à l’Inserm[1] et président du réseau Santé-environnement. Il publie «Toxique Planète, le scandale invisible des maladies chroniques» (Seuil), en librairie le 10 octobre prochain.

 

JDLE - Les grandes lignes de ces deux textes font montre d’une certaine indifférence pour les risques dits environnementaux. Qu’en pensez-vous?

André Cicolella - C’est même plus grave que ça. Car dans la stratégie nationale de santé, il n’est pas fait référence à l’épidémie de maladies chroniques. C’est posé comme un phénomène en soi, une fatalité liée au vieillissement: la population française vieillit, donc il y a plus de maladies chroniques. C’est évidemment un raisonnement tronqué, qui ne correspond pas à la réalité des chiffres. Par exemple, l’incidence des maladies cardio-vasculaires et des cancers a progressé, entre 1990 et 2008, 4 à 5 fois plus vite que le changement démographique. Le diabète, lui, progresse 6 fois plus vite que le changement démographique. Entre 1994 et 2008, la proportion de population âgée de plus de 60 ans est passée de 20 à 23%, soit un changement démographique de 15% à l’échelle de la population française. Mais vous ne pouvez pas expliquer, avec cette progression de 15%, un phénomène 4 à 5 fois plus important. La France ne s’est pas retrouvée soudainement peuplée en 2008 de gens de plus de 60 ans, ce qui serait la seule façon d’expliquer le phénomène, si l’on essaie le raisonnement de la stratégie nationale de santé. Il est donc totalement anormal que la France, qui a signé la Déclaration de New York votée à l’unanimité par l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2011, qui acte le phénomène d’épidémie chronique dans le monde, ne construise pas une politique de santé par rapport à cet enjeu.

 

JDLE - Pourquoi ?

André Cicolella - Les responsables de la santé sont dans un mode de pensée formaté sur le soin. L’absence de culture en matière de santé environnementale est largement responsable de la situation. Et comme ils ne comprennent pas de quoi il retourne, c’est marginal dans leur esprit, et ils s’assoient sur les faits. Pourtant, les données de l’assurance-maladie sont éclairantes et l’épidémie de maladies chroniques se lit dans les affections de longue durée (ALD) (qui permettent à l’assuré de voir ses frais couverts à 100%). En 1994, il y avait 3,7 millions de personnes en ALD; un chiffre qui grimpe à 8,6 millions en 2009. Et le nombre a encore augmenté aujourd’hui et représente 62% des dépenses de santé. A cela s’ajoutent les 15 millions de personnes en maladie chronique (mais pas en ALD), qui sont à l’origine de 21% des dépenses de santé. L’explosion des dépenses de santé est donc bien la conséquence de l’explosion des maladies chroniques: celles-ci représentent près de 83% des dépenses de santé. Et encore une fois, ces augmentations ne peuvent s’expliquer par le changement démographique, car le seul vieillissement aurait conduit à une augmentation de 4,3 millions d’ALD; pas 8,6 millions. Les petits changements, au fil du temps, dans les façons de comptabiliser ces données jouent certes sur quelques pourcents. Mais ça ne change rien sur le chiffre global.

 

JDLE – Expliquer cette épidémie de maladies chroniques par la seule cause environnementale, avec tout le flou que cela implique, n’est-ce pas simplificateur?

André Cicolella – La réponse est non. Il faut bien définir la notion d’environnement et en avoir une vision globale. Regardez le cas des perturbateurs endocriniens. On les trouve dans l’alimentation, l’environnement intérieur et professionnel, l’eau et l’air. Comment vous faites pour les distinguer, alors que votre organisme, lui, ne fait pas différence? On ne peut pas séparer les expositions, qui s’influencent entre elles. Mais nos institutions sont organisées sur ce modèle, en pensant exposition par exposition. On a gagné la bataille contre les maladies infectieuses, mais les maladies chroniques les ont pour ainsi dire remplacées.

 

JDLE - Quels leviers voyez-vous pour modifier la perception de cette question de la santé environnementale?

André Cicolella – La conscience citoyenne de cet enjeu grandit. Celle des politiques progresse, on l’a vu avec l’interdiction du bisphénol A dans les biberons et les contenants alimentaires. Les organisations internationales, comme le Pnue[2] et l’OMS[3], ont pris des positions très fortes sur le sujet. Les éléments de connaissance sont là, il faut les transformer en action politique.

 



[1] Inserm: Institut national de la santé et de la recherche médicale

[2] Pnue: Programme des Nations unies pour l'environnement

[3] OMS: Organisation mondiale de la santé

 



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