Le Tour de France au col de Sarenne: du rêve ou du goudron?

Le 15 mai 2013 par Marine Jobert
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Le Col de Sarenne.
Le Col de Sarenne.
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Ils se voient comme les locataires des lieux; mais certains les considèrent comme des envahisseurs. Depuis que les organisateurs du Tour de France (TdF) ont annoncé, l’automne dernier, que la course mythique emprunterait pour la première fois la route pastorale du col de Sarenne -qui surplombe l’Alpe d’Huez- ils sont environ 10.500 à avoir signé une pétition dénonçant ce déferlement de piétons, de voitures et de bruit dans cette zone située dans le parc national des Ecrins. Car le 18 juillet prochain, ce sont près de 2 millions de personnes qui sont espérées par les communes alentours (qui doivent au passage dépenser environ 150.000 euros pour voir leurs rues envahies par les foules cyclophiles) pour une étape inédite, puisque les coureurs emprunteront par deux fois les 21 lacets entre Gap et l’Alpe d’Huez, où sera jugée l’arrivée. Pour avaler deux fois de suite ces 21 virages, il faut bien redescendre une fois: c’est la raison pour laquelle les coureurs passeront par le col de Sarenne, avant d’entamer une folle descente de plusieurs kilomètres vers la commune de Clavans et, plus bas, la vallée de l’Oisans. Les organisateurs du TdF assurent qu’ils limiteront au maximum l’impact de cette étape; leurs opposants estiment que le mal est déjà fait, «pour le seul motif de la publicité et de l’appât du gain». 

 

«Le peloton a-t-il sa place sur les chemins de randonnée du Tour des Ecrins?» demande Matthieu Stelvio. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’arpenter les lieux, l’initiateur de la pétition a dressé un portrait assez enchanteur de ce bout de montagne situé dans une zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff) du massif des Grandes Rousses, où l’on peut observer 758 espèces végétales et 146 vertébrés (dont un bon nombre sont menacés au plan local ou national). «Les paysages sont somptueux, la flore est luxuriante, la faune est opulente. Outre les chamois, niverolles, aigles royaux et marmottes, certaines espèces très fragiles, menacées d’extinction, sont présentes sur le site: des tétras lyre et des lagopèdes», écrit Matthieu Stelvio. Ses craintes: que la route soit élargie et copieusement bétonnée et que des hordes de spectateurs piétinent, dérangent et abîment les lieux. «Compte tenu de l’étroitesse de la chaussée, de son état, des éboulements récurrents, de la sinuosité de la descente et de la raideur de la pente, l'ampleur des travaux sera importante (…) La montée du peloton au col de Sarenne nous inquiète. En effet, les derniers kilomètres d’ascension bordent une zone humide qui fait l’objet d’un arrêté préfectoral de protection de biotope (…) En ce lieu, les organisateurs du Tour de France attendent une foule importante qui, inévitablement, piétinera et altérera la zone protégée (située à 7 mètres de la chaussée).»

 

Des inquiétudes que balaient tant l’organisation du TdF que les élus locaux. Contacté par Le Journal de l’environnement[1], Christian Prudhomme, le directeur du TdF, explique que «c’est le contraste formidable entre la montée de la plaine de l’Alpe d’Huez et un territoire qui serait –et sera- complètement vierge pour la descente» qui leur a plu. «On n’a pas envie d’abîmer la France: ce serait scier la branche sur laquelle on est assis.» Et de faire valoir que l’essentiel de cette partie de la course se situe en descente. «Il faudrait être fou pour se poster au col de Sarenne ou dans la descente, ça n’a aucun intérêt. Il n’y aura pas spécialement de spectateurs», anticipe le directeur. «Il y aura des mesures prises par la communauté de communes de l’Oisans, pour faire en sorte qu’aucune voiture ne puisse aller au-delà de l’altiport. Ils iront à pied s’ils veulent.» Ce que confirme le maire de Bourg d’Oisans, André Salvetti. «La route sera bloquée aux voitures à partir de l’héliport, 3 km avant le col de Sarenne», confirme-t-il, suite à une réunion en préfecture. Les spectateurs auront toujours le droit de monter à pied. «La caravane se mettra sur la ligne d’arrivée pour y faire de l’animation», complète Christian Prudhomme.

 

Ces mesures réglementaires de restriction de la circulation répondent en partie aux exigences de l’association environnementale Moutain Wilderness: «Nous avons demandé entre autres que les véhicules de la ‘caravane’ ne soient pas autorisés à emprunter cette route, qu’aucun élargissement ne soit fait, que l’accès soit interdit aux véhicules des spectateurs, en particuliers aux camping cars, les zones de stationnement étant quasiment inexistantes (et les risques de chutes de pierres importants).» Restent les travaux destinés à réhabiliter les quelque 15 km de route, engagés depuis deux ans: les 500.000 € investis l’ont-ils été en prévision du TdF?

 

La vidéo d’une conférence de presse organisée en octobre 2012 par Christian Prudhomme et Jean-Yves Noyrey, le maire de l’Alpe d’Huez, laisse peu de place au doute.Ce dernier raconte comment, lors d’une virée avec l’équipe du TdF sur place, le dessous d’une voiture a rendu l’âme lors de la traversée d’un passage à gué. «On s’est dit: là, il va y avoir pas mal de travail.» Et de saluer l’accord unanime des 20 maires de la communauté de communes «pour faire les travaux de réalisation de cette route pour nous permettre [l’année prochaine] de passer au niveau du TdF». «Ces travaux d’intérêt privé sont maquillés par un intérêt public ‘bidon’. Nous avons la preuve que si la route est refaite, c’est à la demande des organisateurs du Tour de France, et non pas à celle de la population locale. L’objectif de ces travaux est d’offrir du confort aux véhicules du Tour, et de permettre aux coureurs de descendre à 100 km/h une route pastorale qui est limitée à 20 km/h!», s’insurge Matthieu Stelvio. Un article du journal Le Dauphiné de septembre dernier lie également les deux faits. Plus globalement, Matthieu Stelvio craint que «la mise en chantier de la route [ne soit] le prélude d’investissements plus importants destinés à étendre le domaine skiable de l’Alpe d’Huez (en 2006, un projet a été posé sur la table) ».

 

Cette semaine, des travaux ont commencé au Col de Sarenne, sur une route malmenée comme chaque année par les rigueurs hivernales. Nature des travaux: «Il ne s’agit en aucun cas de travaux spécifiques engagés à l’occasion du passage du Tour de France mais de travaux nécessaires et planifiés sur l’intégralité (…) de la route (…) afin d’accueillir en toute sécurité les cyclistes», a précisé la préfecture à Matthieu Stelvio. Celui-ci conclut: «Commencer des travaux le 13 mai, sans attendre la fonte des neiges, est préjudiciable pour la faune qui est encore si fragile après le rude hiver que nous venons de traverser (…) La perturbation de cet équilibre délicat ne peut se justifier que par un intérêt public majeur, et non par un événement sportif éphémère.»

La préfecture de l'Isère n'a pas donné suite à nos demandes d'information.


[1] Interview réalisée le 13 mars dernier.

 

 



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