Le Serious game pour parler sérieusement de risque industriel

Le 08 avril 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La culture orale, la meilleure protection contre les tsunamis.
La culture orale, la meilleure protection contre les tsunamis.
Hokusai

Faire jouer aux citoyens le rôle des responsables de la gestion d’un accident industriel faciliterait la création d’une culture du risque, estime le géographe Éric Daudé.

 

Six mois après l’accident de l’usine rouennaise de Lubrizol, des pans entiers de l’enquête restent mystérieux. Sans attendre, gouvernement et Assemblée nationale ont, chacun de leur côté, tiré leurs premiers enseignements de l’incendie majeur du 26 septembre 2019.

Peu d’entre eux s’intéressent à la sensibilisation du public aux risques industriels. Inquiétant. Une enquête, menée en 2018 après de 700 Rouennais, montre que 60% des personnes interrogées ignorent l’existence de risques industriels dans l’agglomération[1] ainsi que les consignes à suivre en cas d’accident.

règles peu connues

 Le sujet n’est pas neuf. En 1992, lors de la catastrophe de La Mède, les riverains de la raffinerie en feu s’étaient précipités dans les rues pour voir les flammes et les panaches de fumées, en violation flagrante des règles élémentaires de confinement.

 «C’est cyclique. On ne s’intéresse à la gestion du risque industriel que dans les mois qui suivent un accident. On fait ensuite des enquêtes dont les conclusions finissent au fond des armoires», explique Éric Daudé (CNRS-IDEES). Le géographe de l’université de Rouen-Normandie est persuadé d’une chose: l’approche technologique ne suffira pas à changer les comportements. «Malgré les systèmes d’alerte par smartphone, les réseaux sociaux, on voit bien, que la culture collective du risque ne progresse pas chez les citoyens français.»

culture orale

En cause, selon lui, l’abandon de toute transmission orale de la culture. «Lors du tsunami du 26 décembre 2004, les habitants de l’île indonésienne de Simeulue[2] savaient, parce que leurs aînés leur avaient décrit l’épisode de 1907, qu’un fort retrait de la mer annonçait l’arrivée rapide de vagues géantes. Ils se sont réfugiés immédiatement dans les hauteurs. Simeulue n’a déploré que 7 victimes contre des milliers dans les îles voisines de la Sonde.»

 Faut-il généraliser aux populations les exercices de crise tels qu’ils se pratiquent régulièrement? Pas forcément. «Ce genre d’exercice est moins conçus pour sensibiliser les populations que pour vérifier la cohérence des plans de gestion de crise des services publics, des collectivités territoriales et des industriels.»

Jeux sérieux

A ces crises scénarisées, Éric Daudé préfère le Serious Game. «Faire jouer, une journée durant, à des citoyens les rôles du préfet, des maires, des responsables des secours ou des gendarmes devant organiser les évacuations facilite l’apprentissage de la complexité plus sûrement que des brochures ou des vidéos.» Ces jeux de rôle facilitent aussi l’apprentissage du terrain et des missions de chaque intervenant et l’acceptation des règles.

Autant de conditions favorables à l'éveil d'un large public aux questions de risque industriel. Sensibilisés, les citoyens ont moins de réticences à participer à des exercices plus réalistes, «à la japonaise», estime Éric Daudé. «En France, on attend toujours que les sirènes deviennent insupportables pour évacuer un bâtiment lors d'un exercice. Au Japon, tout le monde se protège au second coup de sirène. Régulièrement entraînés et confrontés à de véritables catastrophes, les Japonais jouent aussi plus collectif. Une telle culture du risqsue explique, en partie, le faible nombre de victimes lors des séismes.»    



[1] L’agglomération rouennaise compte 13 sites classés Seveso.

[2] Simeulue compte environ 60.000 habitants.