Le pergélisol fond, le budget carbone aussi

Le 17 septembre 2018 par Romain Loury
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Une bombe climatique déjà désamorcée
Une bombe climatique déjà désamorcée

C’est une bombe dont nul ne connaît la portée: la fonte du pergélisol va accroître les émissions de gaz à effet de serre (GES), au risque d’un emballement climatique sans retour. Publiée lundi 17 septembre dans Nature Geoscience, une étude montre que ce phénomène amoindrit nettement notre budget carbone. Et qu’il sera donc plus difficile qu’on le pensait de limiter la hausse thermique en-dessous de +2°C.

Combien faudra-t-il encore émettre de gaz à effet de serre avant que la planète n’atteigne le seuil de 2°C? Et celui de 1,5°C? Si ces questions ont déjà fait l’objet de nombreux calculs, ceux-ci ont le plus souvent porté sur les seuls GES d’origine humaine, sans tenir compte des effets de rétroaction positive, tels que la fonte du pergélisol.

Sol gelé des régions boréales, le pergélisol est constitué de matière organique riche en carbone, accumulée au cours de millénaires. Sa fonte, qui s’accélère sous l’effet du réchauffement, pourrait libérer des masses gigantesques de carbone, sous forme de dioxyde de carbone et de méthane, les deux principaux GES.

Un budget à la baisse

Dans leur étude, Thomas Gasser, chercheur à l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués (Laxenburg, Autriche), et ses collègues ont tenté de recalculer le budget carbone en tenant compte de cet effet pergélisol. Une tâche ardue, tant le phénomène est encore peu connu, que ce soit en rythme de fonte et en quantité de GES dégagés.

Tenant compte de ces incertitudes, les chercheurs estiment que le budget carbone pour atteindre 2°C sera amoindri de 8%, du moins si l’homme parvient à mettre en place des stratégies d’émissions négatives –encouragées par l’accord de Paris, signé en décembre 2015 lors de la COP21.

Dans le cas, hautement probable selon de nombreux experts, où ces émissions négatives étaient irréalisables, le budget diminuerait de 13%, soit 150 milliards de tonnes de CO2 (GtCO2) en moins. L’équivalent de trois ans et huit mois d’émissions, au rythme de 2017 (environ 41 GtCO2 émises).

Le dépassement, stratégie risquée

Les chercheurs ont également testé la possibilité d’un dépassement («overshoot» en anglais), à savoir un franchissement transitoire du seuil de 2°C, avant diminution puis stabilisation à 2°C. Dans le cas où ce dépassement était de 0,5°C, l’effet pergélisol diminuerait le budget carbone de 16%. S’il était de 1°C, il l’abaisserait de 25%.

Or la possibilité d’un dépassement est justement celle encouragée par l’accord de Paris, qui prévoit un pic bien en-deçà de 2°C, avant une stabilisation à +1,5°C. Durant l’«overshoot», le pergélisol continuerait de fondre, libérant des GES qui compliqueraient l’atténuation des émissions humaines.

Pas de proportionnalité entre émissions humaines et climat

«Comme nous sommes officiellement sur une trajectoire d’overshooting, nous devons nous préparer à la possibilité de ne jamais revenir à des niveaux climatiques sûrs. Les politiques doivent comprendre qu’il n’y a pas de proportionnalité entre les émissions cumulées de CO2 liées à l’activité humaine et la température mondiale, comme on le pense encore trop souvent, et que la stratégie de dépassement pourrait avoir de graves conséquences», explique Thomas Gasser.

+1,5°C, un objectif bien optimiste

La situation est encore plus critique pour un seuil de température à +1,5°C: selon les scénarios, le budget pourrait être diminué de 10% à plus de 100% par la fonte du pergélisol. Ce qui signifie que la bataille pourrait déjà, au rythme actuel d’émissions et pour un seuil à 1,5°C, être perdue.

Bien que ces résultats soient déjà des plus inquiétants, les chercheurs admettent que leur hypothèse est conservative. Et donc que le budget carbone pourrait être bien plus resserré qu’ils ne l’ont calculé. En cause, le fait qu’ils n’ont pas tenu compte du pergélisol profond, ni de celui situé en milieu marin. Celui-ci contient notamment d’importants stocks de méthane sous forme d’hydrates, appelés clathrates, qui pourraient être déstabilisés par le réchauffement marin.



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