Le nucléaire français au pied du mur financier

Le 28 janvier 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Dans le nucléaire, tout ce qui brille n'est pas de l'or.
Dans le nucléaire, tout ce qui brille n'est pas de l'or.
VLDT

La filière n'a pas forcément les moyens de financer ses investissements.

Retour vers le futur. Le président de la République a donc tranché. Au cours d’une réunion avec les ministres concernés par ce dossier délicat, François Hollande a autorisé, mercredi 27 janvier, le sauvetage du groupe Areva. Créé à la fin des années 1990, l’ex-leader mondial de l’énergie nucléaire revient à son métier originel: le cycle du combustible[1]. L’entreprise qui avait résulté de la fusion de ces activités (jadis celles de la Cogema, ex-filiale du CEA) et de la fabrication des réacteurs (le métier de feue la société Framatome) n’est plus. Si le plan Hollande est effectivement mis en œuvre, Areva conservera la partie combustible. Pour pouvoir honorer ses engagements financiers, elle devra être recapitalisée à hauteur de 5 milliards d’euros; une opération à laquelle souscrira l’Etat. Regroupée dans la société Areva NP, la partie réacteur sera cédée à EDF.

Comment capitaliser?

Voilà pour les grands principes. Reste à savoir si l’Etat et ses entreprises publiques pourront effectivement monter ce nouveau meccano industriel, tant est important le nombre de pièces manquantes. A commencer par l’argent. Nul ne sait aujourd’hui comme un Etat exsangue financera l’augmentation de capital d’Areva. La question se pose aussi pour EDF. Très endetté[2], l’électricien semi-public doit être sur tous les fronts: rachat imposé par l’Etat d’Areva NP, Grand carénage de son parc nucléaire français (55 milliards d’euros), déploiement des compteurs communicants Linky (5 à 7 Md€). Sans oublier la construction de sa centrale nucléaire britannique d’Hinkley Point, dont le devis s’élève désormais à 25 Md€.

En début de semaine, lors de sa visite en Inde, François Hollande, EDF et Nuclear Power Corp of India ont signé un protocole de coopération relatif au projet de construction de 6 EPR à Jaitapur. Cet accord renvoie à un contrat pour la vente de 2 EPR, conclu, celui-là, en 2010. Si tout va bien, les premières études d’ingénierie pourraient débuter prochainement. Il faudra ensuite attendre la certification du réacteur franco-allemand par les autorités indiennes avant de passer, le cas échéant, à la construction. Là encore, le succès n’est pas garanti.

Autant de dossiers sur lesquels pèse l’incertitude. Le Grand carénage est suspendu au bon vouloir de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Dans les prochaines années, le gendarme du nucléaire tricolore devra dire si, d’une façon générale, EDF peut allonger la durée de vie des 34 réacteurs de 900 mégawatts au-delà de 40 ans. Attendue en 2018 ou 2019, cette décision «générique» devra être confirmée réacteur par réacteur. Un processus lent et dont l’issue est des plus incertaines. Lors de ses vœux à la presse, Pierre-Franck Chevet, le président de l’ASN, a bien rappelé «qu’aucune décision n’était prise».

40, 50, 60 ans?

Depuis une dizaine d’années, EDF fait le pari d’un oui franc et massif, très hypothétique. Cette décision est capitale. Elle forgera non seulement le modèle d’affaires de l’énergéticien pour les décennies à venir, mais aussi, à court terme, sa capacité à se financer. Si l’ASN autorise le groupe présidé par Jean-Bernard Levy à faire tourner ses réacteurs d’origine américaine 50, voire 60 ans, l’entreprise disposera alors d’un outil de production extrêmement rentable. De quoi intéresser les investisseurs. Dans le cas contraire, l’électricien se retrouvera avec des installations à remplacer et à démanteler rapidement. Et un endettement toujours plus grand.

Autre budget touché par les retards de l’EPR: le budget carbone britannique. Celui-ci pourrait être alourdit de 10 à 25 millions de tonnes de CO2 par année de retard dans la mise en route de la centrale de Hinkley Point, calcule Carbon Brief. De quoi torpiller la stratégie climatique britannique.

Autre écueil: Hinkley Point. Le dossier est a priori béton. Au terme d’années de négociation, le gouvernement britannique a autorisé, fin octobre 2015, EDF à mettre en œuvre un plan de financement inédit de ses deux futurs EPR anglais. La centrale comptera plusieurs actionnaires: EDF, qui détiendra les deux tiers du capital, et un ou deux partenaires chinois. Durant les 35 premières années de fonctionnement, elle vendra ses 26 térawattheures/an à un prix fixe (132 €/MWh), soit près de 4 fois le prix du marché spot actuel. Attaqué en justice par d’autres électriciens et par le gouvernement autrichien, qui y voient une aide d’Etat déguisée[3], ce deal n’a, pour le moment, été ratifié par personne. EDF n’a toujours pas pris la décision de construire les deux tranches. En interne, certains syndicats (comme la CGC) et les salariés-actionnaires crient casse-cou. Prudents, les partenaires chinois n’ont signé aucun document définitif.

Mystère finlandais

Car la maîtrise des coûts n’est pas le fort des nucléocrates français. Nul ne sait quel sera le montant définitif de la facture de l’EPR qu’Areva a tant de mal à construire à Olkiluoto (OL3), en Finlande[4]. Or, avant de signer son chèque pour acheter la division réacteurs d’Areva, EDF veut «que le dispositif d'immunisation totale d'EDF contre les coûts et les risques du projet OL3 et l'ensemble de la documentation contractuelle définitive [soient] finalisés». En clair, l’électricien ne veut pas être tenu pour responsable par les Finlandais des dérives imputables, en partie, à Areva, mais aussi à son client TVO et à l’autorité de sûreté locale. Pour mémoire, Areva et Siemens (constructeur de la turbine d’OL3) réclament 3,5 Md€ de pénalités à TVO qui, en retour, demande 2,3 Md€ de dommages et intérêts. La décision doit être rendue par le tribunal d'arbitrage de la Chambre international de commerce, probablement dans quelques années. De quoi, là encore, obérer la rentabilité de l’opération.

Bure enterre la rentabilité

Et ce n’est pas tout. EDF, comme Areva et le CEA, chiffraient à 20 Md€ le coût du stockage souterrain des déchets radioactifs les plus dangereux (Cigeo). Hélas, la ministre en charge de l’énergie en a jugé autrement. Le 18 janvier, Ségolène Royal a publié un arrêté chiffrant à 25 Md€ le coût de l’installation à Bure. Manifestement sous-estimé, ce chiffre devrait, lui aussi, gonfler. Ne serait-ce que pour respecter les préconisations de l’ASN et, éventuellement, réduire les risques d’éboulement des galeries. Autant de provisions supplémentaires que les producteurs de déchets nucléaires devront passer.

Last but not least: l’EPR n’est peut-être pas aussi sûr que le dit Areva. En 2014, l’Autorité de sûreté a été informée d’anomalies dans la composition de l’acier du fond de la cuve du réacteur de Flamanville 3 et de son couvercle de cuve. Des essais doivent prochainement déterminer si le surplus de carbone détecté dans l’acier est acceptable au regard des règles de sûreté ou pas. Une réponse négative signerait probablement la fin de ce réacteur de nouvelle génération.

 



[1] Extraction du minerai d’uranium, fabrication du combustible, traitement et recyclage. Sans oublier les activités de démantèlement.

[2] En juin 2015, le montant de l’endettement du groupe s’élevait à 37,5 milliards d’euros.

[3] Ce qui n’est pas l’avis de la Commission européenne.

[4] Il dépasse déjà les 8 milliards d’euros, le triple du prix de vente initial.

 



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