Le long chemin de la neutralité carbone

Le 10 juillet 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La préservation des sols : au coeur de la neutralité carbone.
La préservation des sols : au coeur de la neutralité carbone.
VLDT

Mandaté par le ministère de la transition écologique, experts, entrepreneurs et représentants de la société civile ont esquissé les chemins menant à la neutralité carbone. Comme un parfum de projet de société.

 

Depuis quelques mois, les services du ministère de la transition écologique travaillent avec un nouveau partenaire: le comité de l’accélérateur de la transition écologique (Acte). Réunissant une quinzaine de professionnels aux parcours divers, il apporte, selon Jean-Dominique Sénard son président, «un regard critique et constructif sur les déclinaisons de la transition écologique». Installé en mars dernier, l’aréopage tenait, ce mardi 10 juillet, son premier séminaire consacré à la neutralité carbone à l’horizon 2050.

horizon lointain

Une matinée durant, chercheurs, lobbyistes, entrepreneurs ont imaginé les chemins menant à cet horizon encore lointain. L’occasion de rappeler l’ambition de l’objectif. «Cela nous oblige, a résumé le ministre de la transition écologique, à doubler notre ambition actuelle, à passer du facteur 4 au facteur 8. Ce qui ne se fera pas avec des ajustements à la marge.»

A peine rédigés, déjà dépassés. Instaurés par la loi sur la transition énergétique, les budgets carbone plafonnent le tonnage de gaz à effet de serre que la France peut émettre sur une période donnée. Adoptés en 2015, les trois premiers budgets prévoient que la France ne rejette pas plus de 450 Mt éqCO2/an entre 2015 et 2018, 400 Mt éqCO2/an entre 2019 et 2023 et 350 Mt éqCO2/an entre 2024 et 2028. Une ambition très contrariée. De l’aveu de Nicolas Hulot, le premier budget sera dépassé et la tenue du second «ne sera pas plus simple».

Sans attendre, Nicolas Hulot a esquissé les piliers de la nouvelle stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui doit être présentée dans les prochaines semaines. La première des priorités sera de décarboner la production d’énergie. Ce que doit aussi préciser la prochaine programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), attendue pour la fin de l’année. Exit le charbon, le pétrole et le gaz naturel: «Nous devront trouver les moyens de produire de 500 à 600 térawattheures par an (TWh/an) d’électricité et de gaz décarbonés», a souligné le ministre. L’électricité prendra une place croissante dans les transports et les logements.

émissions incompressibles

En parallèle, l’Hôtel de Roquelaure prévoit de doubler les objectifs de maîtrise de la consommation d’énergie «et de pousser au maximum l’efficacité énergétique».

Parce qu’il restera toujours des émissions de gaz à effet de serre incompressibles, la future SNBC devrait favoriser le développement des puits naturels de carbone, en luttant contre l’artificialisation des sols et en facilitant la conversion des agriculteurs.

Cela sera-t-il suffisant? Michel Colombier semble en douter. Le directeur scientifique de l’Institut pour le développement durable et les relations internationales (Iddri) rappelle que tous les secteurs devront être mobilisés en même temps et que leurs actions devront être mises en cohérence. «La neutralité carbone n’est pas un relâchement des ambitions climatiques, mais le cumul des actions engagées dans les secteurs énergétiques et non énergétiques», rappelle l’ancien négociateur climat.

indispensable mutation agricole

Ancienne PDG de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), Marion Guillou souligne les difficultés de la nécessaire transformation de l’agriculture, seule à même d’absorber les émissions résilientes des autres secteurs de la société. «Les sols contiennent trois fois plus de carbone que l’atmosphère. Les préserver, c’est participer à la stabilisation du climat. Or un tiers des sols mondiaux sont dégradés», souligne-t-elle. «Il faudra tout à la fois modifier les pratiques d’élevage, de la fertilisation, des cultures pour réduire les émissions directes du secteur et augmenter la capacité des sols à stocker du carbone», résume l’ingénieure agronome. Une mutation qui impose de réviser les organisations actuelles: un retour à la poly-activités s’annonce. «Les techniques existent. Mais pour qu’elle se produise, cette transition devra être accompagnée. Pourquoi pas en faisant en sorte que les coopératives prennent à leur charge une partie du risque encouru par les agriculteurs en transition.»

engouement des entreprises

Autres grosses contributrices au réchauffement, les entreprises sont-elles prêtes à embrayer sur la neutralité carbone? Alain Grandjean le croit. «Il y a un véritable engouement pour la transition écologique au sein des entreprises», estime le cofondateur du bureau d’études Carbone 4. Engouement qui peine parfois à se traduire en actions concrètes. Ce qui ne surprend pas l’ancien patron des experts du débat national sur la transition énergétique. L’économiste pointe le manque de tarification des émissions de gaz à effet de serre et l’absence de caps donnés par les pouvoirs publics. «Les cadres réglementaires et fiscaux doivent rapidement s’adapter aux enjeux du XXIe siècle», poursuit l’économiste.

sobriété, le maître-mot?

Doucement, mais sûrement, s’esquissent les grandes lignes d’un projet de société qui ne dit pas encore son nom. Un projet, suggère Bruno Villalba, dont la sobriété pourrait être l’un des maîtres-mots. «Mais les politiques n’ont pas le courage de porter ce concept sur la place publique», regrette le professeur de sciences politiques à Paris AgroParisTech.

Assurément, du courage, il en faudra aux politiques, pour fédérer les foules autour de la neutralité carbone, «un concept qui n’est pas forcément très mobilisateur en soit», indique Elizabeth Pastore-Reiss. Aussi, propose la directrice générale déléguée de Greenflex (groupe Total), «il faut partir des besoins des vrais gens et pas des solutions technologiques que l’on veut nous imposer». Reste à savoir si cette préconisation humaniste est très start-up nation compatible?



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