Le journaliste Hervé Kempf s’explique sur son départ du Monde

Le 02 septembre 2013 par Marine Jobert
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Hervé Kempf, journaliste.
Hervé Kempf, journaliste.

Après 17 années consacrées à couvrir les questions d’écologie au Monde, Hervé Kempf claque la porte du journal et dénonce la censure dont sa direction aurait fait preuve à son endroit dans le traitement du dossier de Notre-Dame des Landes. L’écologie n’était plus en odeur de sainteté dans le grand quotidien du soir, qui avait supprimé il y a quelques mois la rubrique «Planète» et favorisé les pages consacrées à l’économie. Hervé Kempf explique pour Le Journal de l’environnement les raisons d’un départ qui sonne comme un «soulagement».

JDLE - Le conflit semble s’être cristallisé autour de votre couverture journalistique du projet de construction d’un aéroport à Notre-Dame des Landes (ici et ici). Après un suivi régulier et prolifique du sujet de 2009 à 2011, votre ancienne rédaction en chef se met à vous refuser la possibilité de partir en reportage dans le bocage nantais. Vous auriez été «trop marqué», selon les mots du directeur adjoint de la rédaction, notamment par vos précédents livres. Cette «censure», comme vous l’appelez, est intervenue à partir du moment où la situation s’est tendue sur place, devenant politiquement délicate pour le gouvernement actuel. Y a-t-il eu des pressions de la part des dirigeants politiques actuels ou des propriétaires du Monde pour que votre parole soit étouffée?

Hervé Kempf - Sur le moment, je ne me suis pas préoccupé de savoir s’il y avait des causes cachées ou non à cette interdiction, qui était injustifiée sur le plan professionnel. Mais après, dans les temps très difficiles qui ont suivi, j’ai eu des indices (que je publierai éventuellement, mais qui ne sont en aucun cas des preuves) qu’il avait pu y avoir des pressions ou des signaux envoyés à la direction du Monde, par l’intermédiaire d’un actionnaire, de mettre la pédale douce sur NDDL. Il faut se rappeler que, au moment où la bataille de NDDL commence à la mi-octobre et se poursuit en novembre, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault est fragilisé, de façon inattendue, à la fois par NDDL et par l’affaire de la fonderie de Florange. Dans le contexte politique de l’époque, poursuivre des enquêtes fouillées sur NDDL pouvait donc poser un problème à ce gouvernement. Et effectivement, le raidissement de la direction du Monde à mon égard s’est produit après que j’ai publié l’enquête montrant que le préfet de Loire-Atlantique entre juin 2007 et juillet 2009 -Bernard Hagelsteen- avait été plus tard embauché par la société Vinci Autoroutes. Pour moi, le problème n’est pas qu’il y ait eu pression ou pas. Mais s’il y a eu des pressions, un journal indépendant devait y résister, en soutenant le journaliste qui enquêtait. Et s’il n’y a pas eu de pression, il aurait fallu laisser son ou ses journalistes enquêter sur le sujet.

 

 

JDLE - Vous écrivez que «c’est autour de cette question centrale [de la crise écologique mondiale] que peut et doit s’orienter la hiérarchie de l’information». Pourquoi, dans l’opinion comme dans les médias, donne-t-on tant de visibilité à des faits divers ou à des gesticulations politiques insignifiantes, plutôt qu’à un phénomène aussi colossal, par exemple, que le changement climatique en cours?

Hervé Kempf - Mettre en avant la gravité de la crise écologique, c’est remettre en cause ce système dominé par les plus riches, qui veulent conserver leurs privilèges et qui, pour ce faire, maintiennent l’idée qu’il faut à tout prix maintenir la production et la croissance économique qui provoquent l’aggravation de la crise écologique. Voilà pourquoi les médias, largement possédés par les capitalistes, n’attachent pas aux questions environnementales l’importance qu’elle mérite.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut parler que d’environnement, mais que la question de l’écologie au sens large devrait avoir beaucoup de place dans l’information. Si ça n’est pas le cas, c’est que ceux qui possèdent les moyens d’information ne le veulent pas. Ils ne mettent en avant que des journalistes qui sont compatibles avec le dogme et la pensée dominante, c’est-à-dire la pensée des dominants économiques. Pourquoi n’y a-t-il pas, par exemple, d’émission régulière de télévision consacrée à l’écologie? En 1992, je participais à l'émission «Sauve qui peut» -sur Antenne 2 à l’époque- qui faisait un bon audimat. Mais comme on faisait vraiment des enquêtes, comme on gênait les entreprises, l’émission s’est arrêtée.

Les gens, pourtant, sont intéressés par les sujets d’environnement, cela les interpelle et ils s’expriment quand on leur laisse la possibilité de le faire. Le public s’intéresse si on présente ces questions de façon équilibrée, réfléchie, vivante. Je n’arrive pas à croire qu’on a besoin de faire 10 minutes de sport tous les soirs et que les gens ne s’intéresseraient pas au climat, à la santé ou à l’agriculture: c’est un choix rédactionnel de parler de football et des aventures du CAC 40.

 

JDLE - Vous écrivez: «On ne peut plus feindre qu’il y aurait des journalistes ’engagés‘ et d’autres qui seraient neutres. Derrière la bataille pour l’information se joue celle des priorités, et les choix de priorité renvoient à des visions différentes du monde». Est-ce que couvrir les questions d’écologie implique nécessairement une rupture idéologique avec le modèle économique dominant? Quand on couvre l’écologie, est-on forcément un professionnel «engagé»? Et par rapport à un journaliste qui suit les questions économiques, où se situe le curseur?...

Hervé Kempf - Je me suis toujours battu durement contre ce terme d’«engagé», qui sonne comme une injure dans le milieu du journalisme. Ou alors il faut dire que tous ces chroniqueurs économiques ou politiques qui s’expriment dans tous les grands médias sont des journalistes engagés et militants du capitalisme. Moi, je suis un chroniqueur dégagé… La meilleure réponse à apporter, c’est la qualité du journalisme. En appui de ceux qui sont accusés (par les dominants et par ceux qui acceptent de relayer la pensée dominante et nous font des grandes leçons), je réponds: qui sort des informations intéressantes? Notre boulot, c’est d’enquêter, de vérifier et de porter les débats qu’on ne veut pas voir. Ce n’est pas du militantisme, c’est du travail de journaliste, qui fait bien son boulot et ennuie les pouvoirs.

 

JDLE - La presse généraliste est à la peine sur le plan financier et en termes d’audience, chahutée par une Toile qui, globalement, hésite à faire payer un lecteur habitué à la gratuité. Et vous, vous vous lancez dans un site gratuit! Quels sont vos projets éditoriaux? Le magazine papier Reporterre, que vous aviez fondé en 1989, va-t-il renaître?

Hervé Kempf - Reporterre était un magazine non militant, mais en empathie avec l’environnement, et qui avait trouvé un public (26.000 exemplaires par mois, 4.400 abonnés payants). Mais il ne renaîtra pas, notamment car nous n’avons pas de capital et que le paysage des médias a changé. Notre projet consiste à donner un coup de fouet à sa forme électronique -Reporterre- et de cultiver un média ouvert et libre d’accès, pour toucher le grand public. Je crains qu’un abonnement bloque l’accès d’une partie des gens à ce genre d’informations. Le pari financier que nous faisons, c’est de considérer que de plus en plus de concitoyens comprennent qu’il y a besoin d’une presse libre; et de la même manière que l’on trouve normal de payer son pain parce que le boulanger a travaillé pour le faire, on trouvera normal de payer l’information parce que les journalistes ont travaillé pour la produire. Nous faisons le pari qu’une large part de nos recettes viendra du soutien des gens qui enverront quelques euros car ils comprendront que c’est utile.

 

 



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