Le Groenland déglacé ou la nouvelle affaire Murdoch

Le 21 septembre 2011 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Chaque année, le Groenland perd 150 milliards de tonnes de glace.
Chaque année, le Groenland perd 150 milliards de tonnes de glace.

En annonçant que le Groenland avait perdu une bonne part de ses glaciers, une filiale de News Corporation a maladroitement accompagné la publication de son dernier Atlas. Une technique de marketing que ne goûtent guère les scientifiques.

On peut être une référence mondiale et commettre les plus énormes bourdes. Une mésaventure qui vient d’arriver aux éditeurs du «plus prestigieux des atlas du monde»: The Times Atlas of the World.
 
Publié il y a quelques jours, l’ouvrage se veut classieux: plus de 500 pages, des dizaines de cartes en couleurs et plus de 25.000 informations mises à jour par rapport à la précédente édition (la 12e!). Et c’est précisément là que le bât blesse.
 
Car dans les «éléments de langage» envoyés, début septembre, aux journalistes britanniques censés annoncer la nouvelle, l’éditeur (Times Books) a commis une sérieuse boulette. La filiale de HarperCollins (groupe News Corporation) indique que son équipe de 50 cartographes a redessiné la côte orientale du Groenland en tenant compte des dernières images satellite produites par les glaciologues du National Snow and Ice Data Center américain (NSIDC).
 
Dans le communiqué de presse original, l’information est ainsi transcrite: «Pour la première fois, la nouvelle édition […] a dû effacer 15% des glaces telluriques du Groenland, ce qui laisse sans glace une surface comparable à celle du Royaume-Uni et de la verte Irlande réunis. Une preuve concrète de la façon dont le changement climatique modifie pour toujours le visage de la planète». Diable!
 
La plus grande île du monde aurait perdu une bonne part de ses glaciers, entre 1999 (année de parution de la 10e édition de l’Atlas) et 2010, sans que personne, à l’exception notable des cartographes de Times Books, ne s’en soit rendu compte ? Pas croyable. Et surtout pas crédible.
 
Car, compte tenu du volume de glace en cause, le phénomène ne pouvait passer inaperçu. L’île sous juridiction danoise est couverte de 2,9 millions de kilomètres cubes de glace tellurique, dont la fonte fait nécessairement monter le niveau des mers (par opposition à la fusion de la banquise). Si l’on en croit l’argumentaire des publicitaires de HarperCollins, la disparition de 15% des glaciers groenlandais aurait dû faire grimper le niveau de toutes les mers et océans du globe d’un bon mètre en une décennie. Ce qui est loin d’être le cas. Publié en 2007, le dernier rapport d’évaluation du Giec[1] rappelle que «sur l’ensemble de la planète, le niveau moyen de la mer s’est élevé de 1,8 millimètre par an, en moyenne, entre 1961 et 2003, et d’environ 3,1 mm, en moyenne, entre 1993 et 2003».
 
Selon les dernières estimations du NSIDC, la fonte des glaces groenlandaises a contribué pour 3 mm à la hausse du niveau des mers, au cours de la dernière décennie. On est, là encore, très loin du mètre! Sur leur lancée, les scientifiques américains estiment donc que la terre découverte par Erik le Rouge a perdu non pas 15% de son volume de glaçons, mais moins de… 0,05%.
 
Pis, dans un communiqué, le NSIDC indique n’avoir jamais publié de chiffres comparables à ceux des publicitaires et n’avoir jamais été sollicité par les cartographes de Times Books.
 
Sous le feu des questions de journalistes et des réactions courroucées des scientifiques, l’éditeur a rapidement mis en ligne une «clarification» dans laquelle il admet et regrette le chiffre erroné contenu dans son kit de presse. En revanche, la filiale du groupe dirigé par Rupert Murdoch confirme la justesse des cartes de son Atlas. Bref, les publicitaires se seraient emmêlés les pinceaux, mais pas les cartographes.
 
Faux, répondent cette fois les glaciologues du fameux Scott Polar Institute. Dans un communiqué, les scientifiques de Cambridge confirment que le chiffre de 15% est non seulement «incorrect, mais trompeur».
 
Mais ce n’est pas tout: après avoir ré-examiné les dernières photos satellites de la «terre verte», les chercheurs britanniques affirment que des terres présentées par l’Atlas comme vierges de toute glace sont, en fait, toujours… sous les glaciers. «Il est regrettable que l’affirmation selon laquelle la rétractation de la couverture de glace du Groenland ait fait la une de la presse mondiale. Car, à notre connaissance, il n’y a rien dans la littérature scientifique pour étayer une telle information», s’énerve Poul Christoffersen, glaciologue spécialiste de la dynamique des glaciers de l’Arctique.
 
Tenaces, ses collègues ont cherché la source initiale de l’erreur. Pour le moment, une théorie tient la corde. Les scientifiques du NSIDC affirment que Times Books s’est servi (sans autorisation!) d’une de leurs cartes, établie en 2001, montrant l’extension maximale des plus grands glaciers du centre de l’île. Anachronique au regard de la «dernière actualité clamée par l’éditeur», cette carte ne présente pas les glaciers périphériques. Lesquels, par un curieux hasard, couvrent environ 15% de la surface gelée du Groenland.
 
Régulièrement remis à jour, The Times Atlas of the World est généralement un grand succès de librairie, outre-Manche. Est-ce pour propulser les ventes vers des sommets jamais atteints que son éditeur a plusieurs fois triché avec la science? Pas impossible. Reste à espérer que cette déplorable histoire ne soit pas exploitée par les climato-sceptiques, jamais à court d’idées tordues pour discréditer les différentes disciplines de la climatologie.
 


[1] Giec : Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat


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