Le coup de sonde nucléaire du gouvernement

Le 15 octobre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Chantier de la centrale de Hinkley Point C, au financement innovant.
Chantier de la centrale de Hinkley Point C, au financement innovant.
EDF Energy

 

Le gouvernement demande à EDF de plancher sur un programme de construction de 6 réacteurs EPR 2. Un vrai coup de billard français.

Sonder: «mesurer la profondeur d'une cavité, de la mer, ou en explorer sommairement le fond au moyen d'une sonde». C’est un peu l’exercice auquel se livre le gouvernement en matière de politique énergétique. Dernier épisode en date: la fuite, hier lundi 14 octobre, dans Le Monde d’une lettre sur la programmation d’un prochain chantier nucléaire.

Signée par les ministres de l’économie et des finances et de la transition énergétique, la missive demande au P-DG d’EDF d’auditer la filière nucléaire tricolore (dont le groupe EDF détient désormais l’essentiel des composants), de réaliser un retour d’expérience de la construction des 6 premiers EPR (en Finlande, en France, en Chine et au Royaume-Uni). Objectif: que le gouvernement dispose de tous les éléments d’appréciation pour prendre «une décision éclairée sur l’engagement éventuel d’un programme de construction de réacteurs nucléaires neufs de type EPR2 en France.»

6 tranches EPR sur trois sites

Au ministère de la transition écologique, on jure que la décision «éclairée» n’est pas prise. Elle semble toutefois avoir été mûrement réfléchie. Les deux ministres évoquent un «programme de construction de trois paires de réacteurs sur trois sites distincts, chaque paire étant espacée de quatre ans et les tranches au sein d’une même paire de 18 mois.» Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Ils figuraient déjà, en août 2018, dans le rapport d’Escatha-Collet-Billon; un document estampillé secret-défense mais qui s’était retrouvé dans les colonnes des Echos.

De plus, le rythme de construction devrait permettre de rester en dessous du plafond légal de 63,2 GWe; le démantèlement des tranches de 900 MW pourrait se poursuivre à un tempo deux fois plus rapide que celui de la construction des tranches nouvelles, notamment entre 2025 et 2035, période durant laquelle, EDF devra fermer une tranche par an.

signaux contraires

Cette présentation du nouveau programme électronucléaire français tombe-t-elle à pic? Politiquement, c’est risqué. Le gouvernement ne cesse d’envoyer des messages contradictoires. La loi sur la transition énergétique pour la croissance verte de 2015 (LTECV) fixe pour 2025 à 50% de la production d’électricité la part produite par l’énergie nucléaire, contre 70% aujourd’hui. Échéance qui a été repoussée de 10 ans par la récente loi relative à l’énergie au climat.

La LTECV oblige aussi le gouvernement à publier, à la fin de cette année au plus tard, sa programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) pour la période 2019-2028. Encore dans les limbes, cette PPE reprend les objectifs des deux textes précédents. La messe semble donc dite: il faudra fermer une quinzaine de réacteurs d’ici à 2035. En aucun cas en construire 6 nouveaux.

exploitation de gilets jaunes

C’était sans compter sur les Gilets jaunes. Ou plutôt l’exploitation que compte en faire l’administration d’Edouard Philippe. Ce mouvement social, rappelons-le, est né d’une franche opposition à l’augmentation annoncée (et votée par le parlement !) de la contribution climat énergie (CCE). Dans un souci d’apaisement, le premier ministre avait annoncé l’arrêt de l’augmentation de cette CCE. Or, sans alourdissement de cette taxe carbone frappant combustibles et carburants fossiles, point d’évolution des comportements des automobilistes. «Depuis que la CCE est gelée, les entreprises ne sont plus convaincues que les prix des produits pétroliers vont inexorablement monter. Ce qui mine leur appétit pour les énergies renouvelables», confirme Jean-Louis Bal, président du syndicat des énergies renouvelables.

Pour tenter de relancer la fiscalité du carbone, le gouvernement a convoqué une énième convention citoyenne. Cet aréopage de 150 Français devra formuler des recommandations sur les mesures les plus pertinentes, en terme de lutte contre le réchauffement et d’acceptation sociale. La CCE sera, peut-être, dans le lot? L’atome? Rien n’interdit à l’agora d’évoquer le sujet et de proposer de déplafonner le parc nucléaire? D’où l’idée de montrer qu’un programme d’EPR 2 pourrait être lancé dès la mi-2021.

Projet Hercule

Il ne s’agit pas que de convaincre les Français avides de démocratie participative. Mais aussi le monde de la finance. Toujours à la demande du gouvernement, son principal actionnaire, EDF met la dernière main à un projet de réorganisation. A gros traits, le «projet Hercule» vise à scinder le groupe en deux pôles: les business units rentables (énergies renouvelables, commerce, distribution, les services à l’énergie) et les activités stratégiques: nucléaire, centrales hydroélectriques, réseau de transport. Cette dernière partie «bleue» serait nationalisée (100% étatique). La «verte» pourrait ouvrir son capital à des investisseurs extérieurs, sur le modèle de RTE.

Comment financer la «bleue», dont les coûts, avec la modernisation d’une partie du parc nucléaire (45 Md€ entre 2014 et 2025) et le démantèlement de 15 tranches, ne vont cesser de grimper? Le démantèlement est, en principe, payé via un prélèvement sur le montant de la facture d’électricité. Les investissements sont intégrés à la stratégie du groupe.

contrat pour différence

Quid des nouveaux réacteurs? Les dirigeants d’EDF ne s’en cachent pas: ils souhaitent renouveler en France l’expérience britannique des «contrats pour différence», conclus pour construire les 2 réacteurs EPR de la centrale de Hinkley Point C.

Ses grandes lignes sont connues: le gouvernement britannique apporte sa garantie pour réduire les risques des investisseurs (EDF Energy et son confrère chinois CGNPC, en l’occurrence). Une fois construite, la centrale livrera, 35 années durant, un courant à un prix fixe couvrant les frais de construction, d’exploitation et de démantèlement : 92,5 £/MWh. Si les prix de gros du marché britannique sont inférieurs: EDF Energy recevra du Trésor britannique un complément de rémunération (comme l’éolien en France!). A contrario, si les prix de marché s’envolent: l’exploitant rembourse la différence à la Couronne.

Haro sur la loi énergie-climat. L'association Notre Affaire à tous a soumis, ce mardi 15 octobre, une contribution extérieure pour indiquer au Conseil constitutionnel en quoi, selon elle, la loi énergie-climat est anticonstitutionnelle. Cet avis est donné à l'occasion de la saisine de la cour suprême française par 60 parlementaires le 10 octobre dernier. La décision des gardiens de la constitution est attendue pour le mois de novembre.

Simple et conforme aux règles communautaires encadrant les aides d’Etat ! De quoi singulièrement réduire les risques financiers d’un investissement dont le montant pourrait osciller (au vu des expériences récentes) entre 30 et beaucoup de dizaines de milliards d’euros ! En novembre 2016, Xavier Ursat, directeur exécutif chargé de l’ingénierie et des nouveaux projets nucléaires, indiquait viser un EPR de nouvelle génération à 5 milliards d’euros l’unité: 40% de moins que le prix du prototype français. Mais, au vu des dérives financières des chantiers en cours, ce montant peut, légitimement, être taxé d’optimiste.

pas de certification en vue

Le programme des 6 EPR sera-t-il mis en œuvre? L’avenir le dira. Mais le calendrier fixé par le gouvernement semble très optimiste. Certes, en moins de deux ans, EDF peut auditer la filière nucléaire, tirer un bilan de la réalisation des premiers réacteurs et établir un programme industriel. Les inquiétudes portent plutôt sur l’EPR 2. Cette version light de l’EPR de Flamanville, plus simple et moins chère à construire, n’est pas certifiée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Or, cette procédure et longue et coûteuse. Initiée en 2016, elle n’est pas prête d’aboutir. En juillet dernier, le gendarme du nucléaire tricolore a demandé à l’industriel de revoir sensiblement le dossier d’options de sûreté pour les projets d’EPR 2 et d’EPR Nouveau Modèle (EPR NM). En avril 2018, l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) avait montré peu d’enthousiasme à l’idée caressée par EDF d’augmenter la puissance de l’EPR NM par rapport à celle de la tranche de Flamanville 3.

 



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