Le coronavirus: une opportunité pour la transition

Le 18 mars 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Laquelle choisir : la relance à la Trump ou la transition écologique?
Laquelle choisir : la relance à la Trump ou la transition écologique?
White House

Deux options s’offrent aux gouvernements pour sortir de la crise économique, la relance classique ou la transition écologique. Préférable à bien des égards, la seconde voie n’est pas la plus facile. Explications.

La pandémie ne fait pas de quartier. Selon un décompte, publié ce mercredi 18 mars par l’AFP, l’épidémie de Covid-19 a déjà infecté 200.000 personnes dans le monde et tué plus de 8.000 personnes. Impressionnant, ce bilan est loin d’être exhaustif. Certaines modélisations épidémiologiques font état de plusieurs centaines de milliers de victimes potentielles en France ou au Royaume-Uni, en cas d’échec des stratégies sanitaires.

Cette crise majeure est pourtant une formidable opportunité pour accélérer la transition écologique. «C’est un moment crucial pour accélérer la transition», confirme Laurence Tubiana, l’ancienne ambassadrice de France pour le climat.

550 à 1.000 milliards

Pour tenter d’éviter la mise à genoux de l’économie mondiale, la plupart des grandes puissances réagissent rapidement. L’Union européenne met sous cloche les règles d’orthodoxie monétaire de la zone Euro. La Banque centrale européenne devrait faire tourner la planche à billet. L’Etat français promet près de 50 milliards pour soutenir les entreprises en difficulté. Et n’exclue pas de nationaliser les compagnies stratégiques trop durement touchées pour se remettre seules.

Outre-Rhin, la KfW s’apprête à débloquer 550 milliards d’euros. Et le ministre fédéral des finances, Olaf Scholz, promet de fournir plus d’aides économiques et fiscales, si la situation l’exige. «Nous sommes prêts à faire tout ce dont l’Allemagne a besoin», a résumé la chancelière Angela Merkel. Les gouvernements italien, espagnol, néerlandais, britannique sont sur la même longueur d’onde. Fidèle à son goût de la mesure, Donald Trump voit (forcément !) les choses en grand. Le président des Etats-Unis a demandé au Congrès et à son administration un plan visant à distribuer 1.000 milliards de dollars (903 Md€) dans les 15 jours.

Ca, c'était avant

Sera-ce suffisant pour endiguer ce qui s’apparente à un tsunami aussi dévastateur que la crise financière de 2008? Rien n’est moins sûr. Dans ses dernières projections (du 2 mars), l’OCDE a déjà abaissé de 0,5% ses perspectives de croissance pour 2020. Mais ça, c’était avant que les compagnies aériennes de la planète ne voient leurs avions cloués au sol. Avant aussi que le prix du pétrole texan ne s’effondre à 23 $, du jamais vu depuis 18 ans.

Les gouvernements sont donc prêts à tout, y compris à piétiner leurs propres règles de bonne gestion, pour faire repartir la machine. Et l’argent ne sera pas un problème. Deux issues à ce drame économique, et bientôt social, sont donc envisageables.

Deux visions

Il y a la vision classique de sortie de crise, comparable à celle produite par les contemporains de Nicolas Sarkozy en 2008-2009. On soutient massivement les banques, on relance la demande. On connaît la suite. La suite, c’est la reprise en quelques années du business as usual, avec son cortège d’émissions de gaz à effet de serre, de grignotage de la biodiversité et j’en passe. «La baisse d’émission de CO2 que l’on peut espérer en 2020 sera suivie d’un rebond dès que la croissance économique repartira», confirme le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol. Ce modèle a aussi un coût humain. Les seules pollutions de l’air urbain tuent, chaque année, 5 millions de personnes dans le monde, dont plus de 40.000 en France. Un bilan autrement plus massif que celui du coronavirus et dont la gravité enflera au rythme de la croissance de l’urbanité.

stratégies et feuilles de route

Une autre vision se fait jour. D’un pays à l’autre, on lui donne un nom différent. C’est le Pacte vert en Europe, la neutralité carbone en Corée du Sud ou au Royaume-Uni. Qu’importe l’appellation. L’objectif est d’abattre des trois quarts les émissions de gaz à effet de serre (GES) entre 1990 et 2050. C’est un projet de société, dont les feuilles de route existent. Ce n’était pas le cas en 2008. L’Europe s’apprête à voter une loi sur le climat pour rendre ses objectifs juridiquement contraignants et à adapter sa politique agricole commune. L’Allemagne a son programme de sortie du charbon, la France sa stratégie nationale bas carbone, et j’en passe.

Ces stratégies bas carbone s’opposent au modèle énergétique défendu par les producteurs d’énergies fossiles et leurs principaux clients (compagnies aériennes) ou utilisateurs indirects (constructeurs automobiles). Hasard du calendrier: tous mordent la poussière.

effondrement des pétroliers

Riches à milliards, les Aramco, Exxon, BP, Shell et autres Total doivent désormais serrer les cordons de la bourse. Si l’économie ne repart pas, la demande de brut pourrait chuter de 8% d’ici au printemps. Ce qui laisse augurer des prix du baril inférieurs à 20$: le tiers de ce qu’ils étaient au début de l’année. Avec l’arrêt annoncé de programmes d’exploration. Les premières victimes seront les foreurs américains, déjà très endettés, qui ont fait du gaz et du pétrole de schiste les deux mamelles du renouveau énergétique et pétrochimique, outre-Atlantique.

Dévastatrice, pour l’environnement local et global, cette production est aussi dollaro-intensive. Ces 5 dernières années, rappelle un rapport de RAN publié ce mercredi 18 mars, les 35 plus grandes banques mondiales ont investi plus de 2.700 milliards de dollars dans les énergies fossiles. Dont une bonne part dans les gisements d’hydrocarbures non conventionnels du Bassin permien (Texas).

Or, avec des prix de l’or noir aussi faibles, les seuls puits rentables sont désormais ceux du Moyen-Orient. Exit, le Texas, la Mer du Nord ou l’offshore profond du Golfe du Mexique ou des eaux norvégiennes. A cette manne privée, il faut ajouter l’argent public. L’AIE estime que les ministres des finances consacrent, chaque année, 400 milliards de dollars pour artificiellement baisser les prix de l’essence, du gazole et du kérosène. On pourrait imaginer un autre usage de nos impôts.

clean tech

En les investissant, par exemple dans les Clean Tech. Développer les industries propres et bas carbone relancerait la machine économique, créerait des emplois tout en dissociant définitivement les courbes du PIB et des émissions carbonées. «Un tel modèle créerait 26.000 milliards de dollars de revenus supplémentaires, d’ici à 2030, par rapport à un modèle classique et créerait 65 millions d’emplois», estiment les experts de la New Climate Economy. «Bien sûr, mais cela reste très théorique», tempère Alain Grandjean. L’économiste du climat souligne que «pour être audible l’argument de la reprise verte devra sembler crédible et faire vibrer une population traumatisée par des semaines de confinement.»

Le Pacte vert devra rapidement créer beaucoup d’emplois locaux et concourir à sécuriser des chaines de production jusque là éclatées aux quatre coins du monde. Avant de tout miser sur l’éolien flottant ou l’hydrogène (utiles mais qui créeront peu de travail dans la durée), mieux vaut faire rapidement sortir de terre des usines de production de composants pour voitures électriques, d’avions bas carbone ou de batteries. Pas très sexy.

mesures d'accompagnement

Pas fun non plus les indispensables mesures d’accompagnement pour s’assurer que la transition ne soit pas un feu de paille verte. A commencer par la tarification des émissions de GES, torpillée par la crise des Gilets jaunes. Il faudra ensuite revoir les règles du Pacte de stabilité et de croissance pour favoriser les investissements publics massifs non seulement en faveur de la recherche, mais aussi du déploiement des technologies bas carbone. «Avec les règles actuelles, les Etats ne peuvent pas financer, par exemple, la rénovation du parc immobilier existant. Or, cela créerait beaucoup de travail, de richesse et générait des économies massives d’énergie et d’émission», souligne Alain Grandjean.

Même si l’horizon est fixé à 2050, le choix de modèle économique sera fait dans les prochains jours, les prochaines semaines, au pire. La bataille a déjà commencé. Alors que les experts de la Commission phosphorent sur un plan de relance vert, des responsables politiques hongrois demandent l’arrêt du marché européen du carbone (ETS) et de la mise en œuvre du Pacte vert. A Paris, des entreprises pressent le gouvernement de suspendre le dispositif des certificats d’économie d’énergie (CEE). On veut polluer sans contrainte pour mieux faire repartir un modèle économique qui se vautrera à la première épidémie venue.

pieds d'argile

Car, des pandémies, il y en aura d’autres. A mesure que nous bousculons les biotopes par l’urbanisation ou le réchauffement, nous nous retrouvons chaque jour un peu plus confrontés à des bactéries, des parasites, des virus contre lesquels nous sommes démunis. Que le foyer de la prochaine épidémie éclate sur les bords des lacs d’Afrique centrale, au cœur de la Chine industrielle ou ailleurs, elle voguera facilement vers d’autres cieux. Une journée moyenne de transport aérien voit voler 200.000 aéronefs. De quoi facilement disséminer aux quatre coins du monde le prochain MEV-1, un être cher à Steven Soderbergh.