Le climat: la bataille de tous les lobbys

Le 22 mars 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Est-ce si sûr ?
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Si le lobbying des multinationales pétrolières est souvent critiqué par les ONG pro-climat, ces dernières se font discrètes sur leurs sources de financement. On y trouve pourtant beaucoup de milliardaires, dont certains issus du monde pétrolier.

 

Les écolos ont mis dans le mille. Dans le monde entier, la presse fait feu sur les principaux groupes pétroliers mondiaux coupables de soutenir publiquement les engagements pris lors de la COP 21, tout en continuant d’œuvrer à leur blocage.

Selon un rapport publié ce vendredi 22 mars par une ONG britannique, les 5 premiers producteurs mondiaux d’hydrocarbures auraient collectivement consacré un milliard de dollars, depuis 2015, en dépenses de lobbying contraires à l’esprit de l’Accord de Paris. Et InfluenceMap d’insister sur les millions de dollars dépensés par ExxonMobil, Chevron, Shell, BP et Total pour attaquer les législations, orienter la presse, influencer les parlementaires.

110 milliards de dollars

En outre, leurs investissements pour décarboner leurs activités seraient très insuffisants. «Sur plus de 110 milliards de dollars d'investissement de capitaux prévu pour 2019, seuls 3,6 Md€ concernent des projets bas-carbone», estime le rapport.

Pas question pour le JDLE de contester les données publiées par InfluenceMap. L’on peut toutefois faire plusieurs remarques. A commencer par les différentes stratégies mises en œuvre par les pétroliers. Si les Majors américaines restent à peu près imperméables à la décarbonation, tel n’est pas le cas des Européennes. La plupart d’entre elles voient arriver le peak-oil vers 2040 et se gréent en conséquence.

Shell, BP et Total ne sont pas les dernières à acheter des actifs dans le secteur de la production d’électricité, des batteries et des énergies renouvelables. Ce n’est qu’un début. Et le montant de la facture de leur verdissement se chiffrera aussi en milliards de dollars.

particularités américaines

Aux Etats-Unis, les choses sont différentes. La production d’hydrocarbures, surtout sur le sol national, est encouragée par le gouvernement fédéral depuis la présidence de Richard Nixon. Encouragements renouvelés depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche. La mise en exploitation des pétrole et gaz non conventionnels a, en outre, dynamisé un secteur très actif, créateur d’emplois et bénéficiant de nombreux relais médiatiques et politiques. Relais qu’il faut rétribuer, par exemple au moment des élections.

Lors des derniers scrutins locaux et fédéraux, les compagnies pétrolières ont versé une cinquantaine de millions de dollars aux candidats conservateurs et républicains, contre moins de 1 million aux démocrates, rappelle le site OpenSecret, spécialisé dans l’étude du financement de la politique américaine.

A ces compagnies qui défendent leurs intérêts s’ajoutent les sociétés philanthropiques dont certaines sont la propriété de milliardaires, très critiques sur le fonctionnement de la démocratie.

l'activisme des Koch

Depuis des décennies, Charles et David Koch, héritiers du groupe pétrochimique éponyme, influencent, à coups de centaines de millions de dollars, les 400 parlementaires acquis à leurs idées, les candidats libertariens et leurs groupes de réflexion (think tanks) préférés (Cato Institute, Americans for prosperity, Heritage Foundation). A plusieurs reprises, les jumeaux du pétrole ont réussi à torpiller l’adoption de lois fédérales en faveur du climat. Ils ont tenté de saborder l’industrie des énergies renouvelables, la mise en œuvre du marché du carbone californien et le déploiement des voitures électriques. Pas moins.

Mais l’argent du Big Business n’alimente pas seulement le côté obscur de la force climatique. La fondation des frères Rockefeller (les héritiers des créateurs d’Exxon!) a contribué, avec la fondation William Alton Jones (autre pétrolier US) à la création du… Giec[1]. Quelques années plus tard, la Rockefeller Brothers Fund (RBF) paiera les factures du sommet de Rio où fut notamment signée la convention de l’ONU sur les changements climatiques.

mobilisation des COP

Très actifs dans la défense du climat, le World Resources Institute (WRI) ou le Climate Action Network (CAN) n’existeraient pas sans les subsides de ces fondations de milliardaires, américains le plus souvent.

De même, les mobilisations populaires qui ont accompagné la préparation de la COP 15 à Copenhague et de la COP 21 à Paris, ont été préparées et coordonnées par des consultants financés par les fondations Hewlett, Packard, Doris Duke, Joyce, Oak. Entre autres.

Aux Etats-Unis, entre 2011 et 2015, une vingtaine de Charities ont dépensé 556 M$ (492 M€) dans des projets climato-compatibles: soutiens aux modes de transport propres, promotion des technologies bas carbone, efficacité énergétique, etc.

Bloomberg contre King Coal

A la tête d’une fondation dotée d’une quarantaine de milliards de dollars, Michael Bloomberg a déclaré la guerre au charbon. Chaque année, le fondateur du groupe de presse éponyme consacre des dizaines de millions de dollars au financement de campagnes contre le King Coal. A l’occasion, ‘Mike’ finance aussi l’organisation de réunions de haut niveau sur le climat, comme le premier One Planet Summit d’Emmanuel Macron ou le sommet des territoires de San Francisco de septembre 2018.

En Europe, la mobilisation contre le réchauffement est souvent financée et soutenue par l’Europe Climate Foundation (ECF). Présidée par Laurence Tubiana, la fondatrice de l’Institut pour le développement durable et les relations internationales (Iddri), ECF boucle son important budget grâce au soutien de nombreuses fondations américaines (Bloomberg, Hewlett, Oak, McCall, McBain, Grantham, Rockefeller).

Au Royaume-Uni, InfluenceMap est financée par une dizaine de fondations.

En France, le très actif Iddri bénéficie du soutien de nombreux organismes français, de prestigieuses entreprises (Total, EDF, Engie) et d’une demi-douzaine de fondations, dont l’ECF. 

agir seul contre tous

Mais l’important n’est pas là. Il est normal que les ONG et les ‘think tanks’, qui n’ont pas ou peu de ressources, soient soutenus par des entreprises ou des fondations bien dotées.

Nettement plus dangereuse, en revanche, est la volonté de certains milliardaires, comme Bill Gates ou Richard Branson, d’outrepasser la volonté de la communauté internationales et des institutions internationales en finançant, sur leur cassette personnelle, des systèmes de géo-ingénierie.

La semaine passée, les gouvernements américain et saoudien ont bloqué un projet de résolution suisse appelant à la mise en place d’une évaluation et d’une gouvernance de ces dispositifs de refroidissement du réchauffement. Ce n’est pas tout à fait un hasard.



[1] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

 



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