Le chlorpyriphos, autorisé sur la base d’études trompeuses

Le 16 novembre 2018 par Romain Loury
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Le chlorpyriphos-méthyl
Le chlorpyriphos-méthyl

Après l’herbicide glyphosate, au tour du l’insecticide chlorpyriphos: publiée jeudi 15 novembre dans la revue Environmental Health, une étude révèle d’importants biais d’interprétation, lors d’études de toxicité commandées par le fabricant. Une tromperie passée inaperçue des autorités de régulation des pesticides.

Comme d’autres organophosphorés, le chlorpyriphos agit en inhibant l’enzyme acétylcholinestérase. Il empêche ainsi la dégradation de l’acétylcholinestérase, neurotransmetteur dont l’accumulation dans le cerveau entraîne la destruction des neurones. Chez l’homme, il a été lié à une altération du développement cérébral de l’enfant, entraînant baisse du quotient intellectuel (QI), autisme, troubles de déficit de l’attention/hyperactivité (TDAH) et problèmes de mémoire.

Pourtant, si l’on en croit les études menées chez l’animal, du moins celles menées par l’industrie afin d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché (AMM), ce produit ne présente pas d’effet neurotoxique notable, ou alors seulement à des doses élevées. Or ces conclusions s’avèrent totalement biaisées, révèle l’étude menée par trois chercheurs, les Suédois Axel Mie (Institut Karolinska) et Christina Rudén (université de Stockholm), et le Danois Philippe Grandjean (Harvard School of Public Health, Boston, Massachusetts).

Des effets à toutes les doses

Les chercheurs ont obtenu accès aux résultats des expériences menées chez des rats, dont l’une portait sur le chlorpyriphos, l’autre sur l’un de ses dérivés, le chlorpyriphos-méthyl. Dans les deux cas, des femelles enceintes ont été exposées, pendant la grossesse puis pendant l’allaitement, au chlorpyriphos, puis le développement du cerveau a ensuite été analysé chez les jeunes rats.

Dans ses conclusions, l’industrie a jugé qu’il n’y avait pas eu d’effet aux doses faible (0,3 milligramme par kg de poids corporel par jour) et moyenne (1 mg/kg/jour): le cervelet, à l’arrière du cerveau, ne présente pas de baisse significative de volume. Quant à la dose élevée (5 mg/kg/jour), il montre certes une baisse de volume, mais elle est similaire à celle du cerveau total, et ne serait liée qu’à une malnutrition due à la toxicité de l’agent chimique chez la mère. D’ailleurs, cet effet se résorberait une fois les jeunes rats devenus adultes.

Après réanalyse de ces résultats, les chercheurs démontent ces conclusions. Selon eux, la bonne méthode aurait consisté à évaluer la taille du cervelet rapportée à celle du cerveau total. Ce qui donne des résultats diamétralement différents: la taille du cervelet est diminuée entre 8% et 11% avec les doses faible et moyenne, de 9% à 14% avec la dose élevée.

Des études mal conçues

De plus, il est délicat d’extrapoler à l’homme les résultats obtenus chez le rat, notent les chercheurs: chez l’homme, la poussée de croissance du cerveau a lieu avant la naissance, alors que chez le rat elle a lieu après la naissance. Dès lors, rien ne prouve que les jeunes rats ont bien reçu la dose de chlorpyriphos indiquée, l’allaitement filtrant une partie du produit. Et il n’existe donc aucune certitude quant aux effets prénataux chez l’homme.

Le laboratoire choisi par l’industrie s’avérait par ailleurs bien peu compétent à détecter des effets neurocomportementaux. Aucun de ces effets n’a été observé dans le groupe de rats utilisé comme contrôle positif, consistant en des doses élevées de plomb puissamment neurotoxiques.

Selon les chercheurs, l’industrie s’est donc livrée à une interprétation trompeuse de ses résultats chez l’animal –et les autorités en charge de ces produits, Environmental Protection Agency (EPA) aux Etats-Unis, Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) dans l’UE, n’y ont vu que du feu. D’où la nécessité d’une réforme profonde du dispositif d’évaluation de ces produits, que ce soit en confiant les études industrielles à des laboratoires choisis par les autorités –et non par le fabricant lui-même-, ou en accordant une plus grande place à la recherche académique lors de l’évaluation.

En cours de réautorisation dans l’UE

Pour les fabricants du chlorpyriphos, dont le principal au niveau mondial est Dow Chemical, cette étude tombe au plus mal. L’insecticide est en cours de réévaluation par l’Efsa, avec une date butoir de réautorisation fixée au 31 janvier 2019.

Au vu de ses divers effets toxiques, cérébraux ou non (effets thyroïdiens, métaboliques, reproductifs, maladie de Parkinson), plusieurs associations (Générations futures, HEAL, Pesticide Action Network, etc.) demandent son interdiction pure et simple.Ce perturbateur endocrinien, qui fait partie des cinq pesticides les plus souvent retrouvés dans les fruits et légumes, fait l’objet d’une pétition en ligne adressée à la Commission européenne, signée par près de 141.000 personnes.

Il est actuellement utilisé dans 20 pays européens, dont la France, qui ne commercialise plus qu’un seul produit à base de chlorpyriphos (le Pyristar de la société Adama), restreint à la culture des épinards. D’autres pays l’ont interdit, dont l’Allemagne, le Danemark et la Suède.

Aux Etats-Unis, «le processus d’interdiction [du chlorpyriphos] pour l’usage agricole a débuté en 2015, mais il a été stoppé en mai 2017 en raison du changement de l’administration à la suite de l’élection du président Donald Trump. Ce retour en arrière à suscité une importante opposition, notamment parce qu'il va à l’encontre des conclusions des scientifiques de l’EPA, qui ont établi que cette substance pouvait causer de graves problèmes sanitaires. En juin 2018, l’Etat d’Hawaï était le premier à interdire l’utilisation du chlorpyriphos, outrepassant ainsi la décision prise au niveau fédéral», rappellent les associations à l’origine de la pétition.



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