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Le carbone bleu : un projet climatique et politique

Le 19 février 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Développer les mangroves pour stocker du carbone.
Développer les mangroves pour stocker du carbone.
VLDT

Défalquer le CO2 stocké par les plantes marines du bilan carbone des pays côtiers, telle est l’ambition des promoteurs du Blue Carbon. Coordinatrice du comité scientifique scientifique de la plateforme Océan et climat, Françoise Gaill explique les tenants et aboutissants de cette nouvelle arme anti-réchauffement.

Le Giec ne chôme pas. En plus de son prochain rapport sur les effets d’un réchauffement de 1,5°C, prévu pour le mois d’octobre, le réseau mondial de climatologues poursuit la rédaction d’un autre opus, consacré, celui-là, à l’océan. Nul doute qu’il abordera un sujet qui mobilise chercheurs et géo-stratèges: le carbone bleu.

Le principe du Blue Carbon (en jargon onusien) est simple: utiliser les capacités à stocker le gaz carbonique de certains végétaux marins pour défalquer le CO2 ainsi capté du bilan carbone national. «Tout cela découle du travail qui a été réalisé depuis de nombreuses années sur le stockage du carbone par les forêts», rappelle Françoise Gaill, coordinatrice du comité scientifique de la plateforme Océan et Climat[1]

mangroves et herbiers

De nombreux écosystèmes océaniques ou littoraux font figure de candidats potentiels à l’aspiration du carbone: les mangroves et les herbiers. Tous deux ont la bonne idée de ne pas être trop éloignés du littoral[2]. Et leur appétit pour les molécules de CO2 semble insatiable.

Même si les données robustes manquent encore, prairies sous-marines et marais maritimes pourraient stocker le quart des émissions carbonées anthropiques: près de 10 milliards de tonnes de CO2 par an ! Astronomique. Mais incertain. Car, ces milieux naturels sont attaqués de toutes parts. «Chaque année, 1,9% des mangroves disparaissent, ce qui contribue au relâchement de 240 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère», estime l’UICN.

Peu de données

«A dire vrai, nous ne disposons d’évaluation sérieuses que pour les mangroves et certains herbiers», tempère l’ancienne directrice de l’Institut écologie et environnement du CNRS. Le débat sur la taille de l’estomac est donc ouvert chez les biologistes marins et les climatologues. Il ne devrait pas se refermer de sitôt. Et bien d’autres questions cherchent des réponses. À commencer par la pérennité de la phyto-séquestration dudit carbone.

Les mangroves sont des écosystèmes dynamiques qui peuvent apparaître et disparaître en quelques années. Comment comptabiliser le carbone stocker puis relargué? «Même si les connaissances sont encore fragmentaires, on sait que du carbone, contenu par exemple dans les animaux morts, descend sur le fond et finit par être sédimenté. Mais une fraction de ce carbone est remise en circulation dans l’océan, et potentiellement dans l’atmosphère, par des phénomènes naturels», complète la spécialiste des grands fonds.

Quelle comptabilité carbone?

Comment modéliser de tels flux, imparfaitement connus? Nul n’en sait rien. Or, sans connaissance intime de ce cycle, sa comptabilisation sera inévitablement biaisée. Et avec elle son intégration au bilan carbone des Etats océaniques. Avec la baisse des crédits de recherches, les scientifiques peinent à réunir les données. Et lorgnent avec appétit sur les résultats des recherches effectuées par l’industrie pétrolière, bonne connaisseuse des questions de la sédimentation au fond des océans.

Un peu par pragmatisme, un peu par idéologie, certaines organisations environnementales, telles l’UICN ou Conservation International, militent pour la préservation des mangroves, des herbiers et des marais salants pour y stocker du carbone. Leur idée: lancer des marchés de certificats d’économie d’émission, sur le modèle du système REED+, dont le produit des ventes financerait la conservation des écosystèmes marins menacés.

Des ONG très actives

Dirigé par Maria Damanaki, ancienne commissaire européenne à la pêche, le programme Océan de l’ONG The Nature Conservation (TNC) a réalisé, avec les fonds de la Banque mondiale (et ceux du milliardaire chinois Jack Ma), une cartographie des services écosystémiques rendus par l’océan mondial. L’un des premiers services attendus est, bien sûr, le stockage du carbone.

Et les premières expérimentations débutent. Il y a deux ans, le gouvernement des Seychelles a converti, auprès des pays du Club de Paris, une partie de sa dette publique (21 M$) en financement d’actions en faveur de l’adaptation au réchauffement. L’une des principales actions prévue est le classement en aire marine protégée (AMP) du tiers de la zone économique exclusive de l’archipel. Une AMP dans laquelle TNC entend bien faire pousser de la mangrove carbonophile.



[1] La plateforme est un think tank réunissant 70 institutions publiques et privées. Son  objectif est de valoriser l’expertise scientifique et de porter un plaidoyer sur les enjeux de l’océan et du climat auprès des politiques, des décideurs et du grand public.

[2] Les herbiers de posidonies, par exemple, prospèrent entre un et 40 m de profondeur.

 



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