Le blé européen menacé par le football?

Le 26 avril 2018 par Romain Loury
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Un pathogène du blé apparu en 1985
Un pathogène du blé apparu en 1985
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Après l’Amérique du Sud, le Bangladesh et l’Inde, l’Europe pourrait devenir la prochaine destination de la pyriculariose du blé, maladie fongique émergente. Présentés lundi 23 avril lors d’une conférence internationale organisée à Paris, des travaux français appellent à la vigilance face à ce champignon, dont certaines souches seraient déjà présentes sur les pelouses de stades de football.

Chez les spécialistes de biologie végétale, Magnaporthe oryzae est surtout connu comme modèle d’étude des interactions entre un parasite et son hôte végétal le plus fréquent, en l’occurrence le riz. Il n’en demeure pas moins un ravageur important, engendrant chaque année 0,8% des pertes de rendement en riziculture, et expliquant à lui seul deux tiers des fongicides utilisés dans cette culture.

Le blé, touché en 1985 au Brésil

Or selon les souches, la pyriculariose s’avère capable d’attaquer d’autres plantes cultivées, telles que le blé, le maïs, le millet ou encore le «ray-grass» (Lolium perenne), espèce herbacée qui constitue le gazon des stades de football et du green des golfeurs. La pyriculariose du blé, contre laquelle les fongicides s’avèrent peu efficaces, a ainsi émergé en 1985 au Brésil, avant de s’étendre à d’autres pays d’Amérique du Sud (Bolivie, Paraguay, Argentine).

La maladie a ensuite franchi le Pacifique, probablement via des semences de blé contaminées, touchant le Bangladesh en 2016 et 2017: cette dernière année, 10 à 15% des champs, dans 11 des 66 districts que compte le pays, ont été affectés, avec des pertes de rendement en moyenne de 60%, mais pouvant s’élever localement jusqu’à 100% localement. L’Inde a également été touchée, dans une moindre mesure.

La piste du football?

Face à la mondialisation des échanges, rien n’exclut que l’Europe, qui produit chaque année 250 millions de tonnes de blé sur 62 million d’hectares, soit touchée à son tour. Dans sa présentation lors d’une conférence internationale organisée à Paris (voir encadré), Didier Tharreau, chercheur à l’unité mixte de recherche BGPI (Biologie et génétique des interactions plante-parasite, Montpellier)[i], évoque deux voies d’entrée possibles: primo, l’introduction de semences infectées; secundo, un «saut d’hôte» à partir de ray-grass contaminé.

Organisé lundi 23 et mardi 24 avril à Paris, la conférence internationale «Impact du changement global sur l’émergence des maladies et des ravageurs des plantes en Europe» est organisée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) et l’Organisation européenne et méditerranéenne pour la protection des plantes (OEPP). Son objectif: dresser un état des connaissances sur les liens entre changement global (mondialisation des échanges, changement climatique, urbanisation, etc.) et émergence de ravageurs des plantes, pour mieux en appréhender le risque pour l’Europe.

Cette dernière hypothèse n’a rien d’insensé: l’équipe a même détecté du «ray-grass» contaminé par la pyriculariose dans le stade de football de Montpellier, où les chercheurs exercent. Depuis 2016, la pelouse montre en effet des traces d’attaque fongique.

Les semences en cause

Contacté par le JDLE, Thierry Guittet, directeur du service sports de Montpellier Méditerranée Métropole (gestionnaire du stade de foot de la Mosson), reconnaît le problème, survenu en 2016. «L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est qu’elle serait arrivée avec les graminées», à savoir des graines de ray-grass semées.

Peu de solutions existent pour l’instant: alors qu’il n’existe pas de traitement fongicide efficace, l’équipe du Cirad s’oriente plutôt vers la recherche de semences résistantes. Autre voie explorée, empêcher la croissance du champignon sur la pelouse en place, notamment par ventilation de l’eau de rosée, qui serait favorable à la pyriculariose.

D’autres villes touchées

D’autres stades de villes françaises montrent des symptômes similaires. Contacté par le JDLE, Ollivier Dours, qui se définit comme animateur de la filière gazon auprès du ministère de l’agriculture, évoque les cas des stades de Bordeaux, Lyon, Toulouse et Saint-Etienne.

En France, la maladie de ces pelouses sportives est survenue en 2016, certains évoquant l’Euro de foot qui s’est déroulé en France cette année-là. «Nous avons en effet découvert la maladie après l’Euro2016, au cours duquel elle s’est peut-être répandue par des crampons», avance Thierry Guittet. Elle serait aussi présente dans plusieurs stades de villes étrangères, notamment en Espagne, en Italie et en Suisse.

Une souche d’origine inconnue

Quant à la souche isolée à Montpellier, «on ne sait pas d’où elle provient», explique Didier Tharreau, en raison d’un manque d’échantillons de Lolium perenne infectés. Ollivier Dours évoque l’arrivée en Europe de semences de ray-grass d’origine des Etats-Unis, pays qui a également été touché par cette pyriculariose.

Les gestionnaires de stades seraient particulièrement réticents à s’exprimer au sujet de l’état de leurs pelouses -qui leur coûtent des centaines de milliers d’euros. «C’est n’importe quoi: ce qu’il faut c’est de l’épidémiosurveillance, faire circuler l’information. Le but n’est évidemment pas de tirer les oreilles des gestionnaires», juge Ollivier Dours.

Selon Didier Tharreau, «il faut informer le public et les décideurs, prévenir toute introduction de la pyriculariose du blé par des semences contaminées, et vérifier s’il n’y a pas déjà des épidémies naturelles sur du ‘ray-grass’ sauvage».



[i] Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), Infra (Institut national de la recherche agronomique), Montpellier SupAgro

 



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