Lancer des fusées : un danger pour les Guyanais ?

Le 07 janvier 2011 par Geneviève De Lacour
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D’immenses hangars et quelques pas de tir perdus au milieu d’un océan de verdure. Coincé entre la forêt amazonienne et l’océan Atlantique, le Centre spatial guyanais (CSG) ressemble plus à un parc naturel qu’à un site industriel. Pourtant, 11 installations sont classées Seveso. Depuis l’explosion du vol inaugural de la fusée Ariane 5 en 1996, le CSG a mis en place un plan de mesure environnemental pour évaluer l’impact des lancements sur l’environnement. Actuellement, il prépare un plan de prévention des risques technologiques (PPRT). Reportage.

 

26 novembre 2010, le Cnes (Centre national d’études spatiales) procède au 54e lancement de la fusée Ariane 5 qui emporte à son bord deux satellites, Intelsat et Hylas. Comme à chaque tir, un énorme nuage mêlant vapeurs et produits de combustion s’élève dans l’atmosphère jusqu’à 1.000, voire 1.500mètres d’altitude avant de retomber au sol. Ce nuage d’alumine, d’acide chlorhydrique, mais aussi de monoxyde et de dioxyde de carbone est rabattu au sol par 1.500 mètres cubes d’eau. Une eau qui facilite aussi le refroidissement des installations. «  100 % de l’eau de lessivage est récupérée dans les carneaux, ces immenses fosses en béton situées sous la fusée », précise Sandrine Richard, responsable Environnement au Cnes. Une eau acide qui doit être neutralisée avant d’être traitée. Selon les données fournies par le Cnes, la combustion du propergol, le carburant contenu dans les deux boosters d'Ariane 5, émet à chaque lancement 149,1 tonnes d'alumine (Al 2O 3), 119,7 t d'un mélange de monoxyde de carbone (CO) et de dioxyde de carbone (CO 2), mais aussi 89,9 t de gaz chlorhydrique (HCl).

 

 

La plupart des installations au sol sont classées Seveso (certaines seuil haut, d’autres bas). Ces installations doivent donc répondre aux mêmes exigences environnementales que n’importe quelle ICPE métropolitaine. Un plan de prévention des risques technologiques (PPRT) est en cours de préparation. Il ne concerne que les installations au sol et non les fusées. « Il est unique en son genre en France puisque les éventuels effets d’une explosion ou d’une pollution sur le site seraient confinés au site », explique Franck Legrand, responsable des études de danger au Cnes. En d’autres termes, une explosion sur un des bâtiments ne peut pas toucher les populations voisines, trop éloignées de la zone dangereuse. Un plan qui ne pourra cependant pas répondre à la question essentielle : quel est l’impact des lancements de fusées sur l’environnement ? «  Le PPRT correspond à une exigence réglementaire, mais c’est surtout un bon moyen de communiquer sur les activités du Cnes », précise Franck Legrand.

 

 

Le CSG, qui s’étend sur environ 690 kilomètres carrés, est implanté sur une zone de savane côtière. La diversité faunistique et floristique du territoire est telle que des inventaires et des observations sont réalisés de façon régulière. Un plan de gestion a été initié il y a quelques années par le Cnes, sur proposition de l’Office national des forêts (ONF) suivant une démarche volontaire pour mieux connaître et valoriser son patrimoine naturel. «  Pour le moment, le plan de gestion n’est pas appliqué car le document est en cours de validation », explique Sabrina Marie-Sainte, ingénieure Environnement au Cnes. Néanmoins, l’espace naturel du centre spatial guyanais est protégé, grâce à l’interdiction du port d’armes, l’interdiction de prélever les animaux et les végétaux, et la convention qui lie le Cnes à l’ONF depuis 1966. Cette convention permet à l’ONF, au nom du Cnes, de réaliser notamment la surveillance et l’administration du domaine forestier.

 

 

Les observations réalisées prouvent que le territoire du CSG est une zone d’un intérêt faunistique et floristique très particulier. 2.000 à 4.000 couples d’ibis rouge résistent sur cette bande côtière, une des dernières savanes protégées du littoral guyanais. Avec environ 80 % de cette espèce emblématique, le CSG abrite l’essentiel de la population guyanaise d’ibis rouge. « Actuellement, nous surveillons une espèce végétale protégée découverte lors de l’étude de l’état initial du site Soyouz. Il s’agit de la Starchytarpheta angustifolia. L’herbier de l’IRD de Cayenne n’en disposait jusqu’à présent que d’un seul échantillon », précise Sabrina Marie-Sainte.

 

 

«  Par ailleurs, dans le cadre de nos activités de lancement, nous faisons surveiller l’avifaune et la faune aquatique, c’est-à-dire, les poissons et les invertébrés du site », rajoute-t-elle. Il faut dire que depuis le fameux vol 501 du 4 juin 1996, vol pendant lequel la fusée a explosé 40 secondes après son décollage à 4.000mètres d’altitude, le Cnes a souhaité lancer un programme de surveillance de l’environnement. « Depuis cette date, le CSG a fait un effort pour être plus proche des habitants de Kourou et de Sinnamary, les deux communes qui jouxtent le centre spatial », explique Olivier Tostain d’Ecobios. Ce bureau d’études surveille l’impact des produits de combustion des lanceurs sur les oiseaux du site, alors qu’Hydreco, l’autre bureau d’études, s’occupe des poissons et des invertébrés aquatiques. Implanté à Cayenne, Olivier Tostain, expert indépendant, réalise le suivi environnemental des lancers depuis 1993.

 

 

Depuis donc 1996, le CSG surveille de près les retombées des particules d’alumine et d’acide chlorhydrique. Le suivi environnemental spécifique aux lancements permet de suivre la qualité de l’air et de l’eau en temps réel. Des capteurs mesurent le pH, la conductivité, la concentration en ions chlorures, en aluminium dissous, total et particulaire. 45 bacs à eau permettent d'évaluer la quantité d’acide chlorhydrique et d'alumine qui retombe au sol au moment du lancement. Ces bacs sont répartis sur l'ensemble du territoire du CSG, mais aussi sur les villes de Kourou et de Sinnamary. Pour la surveillance de la qualité de l'air, le CSG fait appel à des analyseurs d'air, fixes sur le territoire du CSG et les villes de Kourou et Sinnamary, et 5 capteurs mobiles, sur le territoire du CSG.

 

Selon le Cnes, l’impact du nuage de combustion serait très localisé autour de la zone de lancement et ce jusqu’à une distance de 1.000 m. Les concentrations en HCL et alumine y sont significatives (jusqu’à 10 g/m 2 pour l’acide chlorhydrique et 100 à 200 mg/m 2 maximum pour l’alumine). Au-delà de 8 km de distance, les teneurs sont inférieures au seuil de détection. Entre les deux, le Cnes évoque des teneurs « faibles ».

 

«  Après plus de 14 ans de surveillance, aucun impact sur l’environnement n’a été constaté de la part des lancements d’Ariane 5  », déclare Sandrine Richard, la responsable du suivi environnemental sur le Cnes. Mais avec l’arrivée du lanceur Soyouz sur le territoire du CSG, les activités de lancement montent en puissance. Une surveillance accrue a donc été réclamée par les pouvoirs publics. Dans un rapport rendu à l’Assemblée nationale en septembre 2007, Christiane Taubira, députée guyanaise, mentionnait, en ce qui concerne le nouvel ensemble de lancement Soyouz (ELS) : «  Nul ne peut arguer d’une innocuité absolue de cette activité industrielle ». Ainsi un renforcement des trois Comités locaux d’information et de concertation de Guyane a été réclamé par la députée, ainsi que la constitution de registres de pathologies.

 

Depuis déjà 10 ans, Olivier Tostain mesure le taux d’imprégnation en particules d’alumines piégées à la surface des plumes des animaux. «  Les oiseaux sont d’excellents indicateurs, des sentinelles assez qualifiées », explique l’expert. Et celui-ci de constater : «  Les lancements apportent localement un léger surplus en alumine alors que les sols latéritiques de Guyane en sont très riches.  »

Le niveau de contamination en alumine des oiseaux dépend en fait de leur régime alimentaire. Les mangeurs de crabes comme les ibis rouge ( Eudocimus ruber) sont fortement imprégnés. Quant à d’éventuelles contaminations par des produits chimiques comme les pesticides, les métaux lourds ou les organochlorés, des produits stockés dans les bâtiments du CSG, aucune trace n’a été détectée sur le site.

Mais Olivier Tostain souhaite maintenant améliorer la qualité du suivi, en mettant en place une nouvelle méthode. Des études l’ont prouvé : lorsque les oiseaux sont contaminés par l’alumine, ils ont du mal à mobiliser les ions calcium. Les deux ions entrent en compétition. L’alumine n’a pas d’effets directs sur la mortalité, mais des effets induits sur les œufs des oiseaux dont la coquille est plus fragile. Olivier Tostain a donc proposé au Cnes de contrôler l’épaisseur des coquilles d’œufs de 5 à 6 espèces d’oiseaux présentes sur le site du CSG (comme le troglodyte, l’hirondelle ou la chouette effraie). Grâce à une méthode non destructrice par ultra-son, Olivier Tostain se propose de surveiller l’évolution de l’épaisseur des coquilles sur plusieurs centaines de nichoirs, entre 500 et 800, qui sont actuellement en cours d’installation. Ce suivi, accepté par le Cnes, sera réalisé sur tout le CSG. «  Il va rassurer les riverains qui avaient l’impression d’une certaine opacité et avaient développé une certaine suspicion vis-à-vis des activités du Cnes. Avec cette surveillance des oiseaux, le suivi sera perçu différemment par les populations locales. Les oiseaux vivent au milieu des gens ! commente Olivier Tostain. Depuis 14 ans, nous tournions en rond, il fallait mettre en place un suivi plus pertinent  », conclut-il.



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