Laits pour bébé: les huiles minérales, risque négligé

Le 19 novembre 2019 par Romain Loury
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Des huiles minérales dans deux produits analysés en France
Des huiles minérales dans deux produits analysés en France

Fin octobre, l’ONG Foodwatch alertait sur la présence d’hydrocarbures aromatiques d’huile minérale (MOAH) dans des laits en poudre pour bébé. Si les deux fabricants concernés (Danone et Nestlé) se veulent rassurants, l’autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) reconnaît l’existence d’un risque potentiel pour la santé, sans pouvoir le quantifier.

Mélange complexe de dérivés du pétrole, les huiles minérales sont utilisées dans les colles et des encres retrouvées dans les emballages carton, mais aussi comme liants anti-poussière, lubrifiants dans les machines de production, ainsi que comme agents de démoulage, agents de polissage et dans les adhésifs. Elles sont constituées d’hydrocarbures saturés d'huile minérale (MOSH) et d’hydrocarbures aromatiques d'huile minérale (MOAH).

Alors que les MOSH, qui s’accumulent dans l’organisme, sont principalement toxiques pour le foie, les MOAH sont plus problématiques: soupçonnées d’être cancérogènes et mutagènes, ces substances, pour lesquelles il n’existe pas de dose journalière sûre, pourraient aussi être des perturbateurs endocriniens. Après un avis de l’Efsa publié en 2012, considérant l’exposition à ces substances comme particulièrement préoccupante, l’Anses a émis en 2017 des recommandations pour réduire leur présence dans l’alimentation.

Des substances non réglementées

Deux ans après ce dernier avis, toujours rien: ces substances ne sont réglementées ni au niveau européen, ni au niveau français. Or leur présence dans les denrées alimentaires est chose courante: en 2015, une campagne menée par l’ONG Foodwatch sur 120 produits vendus dans les trois pays où elle opère (Allemagne, Pays-Bas, France) révélait leur présence fréquente dans des produits secs vendus sous emballage carton, le plus souvent recyclé. Sur les 42 produits analysés en France (pâtes, riz, cornflakes, lentilles, semoule, etc.), 25 recelaient des MOAH.

Le 24 octobre, Foodwatch a de nouveau frappé, cette fois-ci avec des laits en poudre pour bébé. Sur les 16 produits testés en Europe, 8 sont contaminés par des MOAH, dont deux sur les huit analysés en France: Nidal lait en poudre 1er âge de 0 à 6 mois (Nestlé), Gallia Galliagest croissance sans lactose de 12 mois à 3 ans (Danone). Suite à ces résultats, l’ONG a lancé une pétition demandant le rappel de ces deux produits, et demandant à Nestlé et Danone de s’engager à ne vendre que des produits sans MOAH détectables. Mardi 19 novembre, elle comptait près de 51.300 signatures.

Un risque potentiel, selon l’Efsa

Si les deux fabricants assurent, dans des courriers de réponse à Foodwatch (ici et ), que la qualité et la sécurité de leurs produits sont leur «priorité», la Commission européenne a décidé de se saisir du problème, demandant à l’Efsa une évaluation des risques. Dans un court avis publié lundi 18 novembre, l’agence analyse non seulement les résultats de Foodwatch, mais aussi ceux fournis par le syndicat Specialised Nutrition Europe (4% des 677 échantillons de lait en poudre pour bébé testés), ainsi que par les agences sanitaires autrichienne (1 sur 4) et allemande (0 sur 3)[i].

Sans information sur la présence des MOAH comportant entre 3 et 7 atomes de carbone, les plus nocifs d’un point de vue cancérogène et mutagène, l’Efsa ne se prononce pas sur l’ampleur du risque lié aux divers produits. Toutefois, même en l’absence de ces données, «la détection de MOAH dans l’alimentation doit être considérée comme potentiellement préoccupante pour la santé humaine», indique-t-elle.

Vers une réglementation dans l’UE?

Au niveau européen, le sujet prend de l’ampleur. Il a d’ailleurs été abordé lundi 18 novembre lors d’une réunion du Scopaff[ii], dont les débats et les conclusions ne sont pas rendus publics. Suite à ses analyses, Foodwatch a d’ailleurs contacté la DGCCRF[iii], qui lui assure que la France milite en faveur d’une réglementation européenne au sujet des huiles minérales.

«En attendant qu’il y ait une réglementation européenne à ce sujet, nous demandons que des mesures soient prises en France», indique la directrice de Foodwatch France, Karine Jacquemart, contactée par le JDLE. «Il faut que les gens soient protégés maintenant, et qu’on arrête de leur faire ingérer des dérivés de pétrole: c’est un risque pour la santé publique, il y a urgence», ajoute-t-elle.



[i] Des analyses étant en cours dans d’autres pays européens, l’Efsa évoque une révision de son avis à la lumière de ces futurs résultats.

[ii] Comité permanent des animaux, des végétaux, des denrées alimentaires et des aliments pour animaux

[iii] Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes