La sixième crise d’extinction est bien avancée

Le 06 mai 2019 par Romain Loury
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Les récifs coralliens, proches d'un 'tipping point'
Les récifs coralliens, proches d'un 'tipping point'
Andrey Armyagov/Shutterstock.com

C’est une hécatombe sans précédent dans l’histoire de l’humanité: parmi les 8 millions d’espèces que compterait la planète, jusqu’à un million sont menacées d’extinction, dont de nombreuses au cours des prochaines décennies, révèle le rapport publié lundi 6 mai par la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les systèmes écosystémiques (IPBES).

Aucun taxon n’est épargné, que ce soit chez les plantes ou chez les animaux. En danger imminent, les amphibiens comptent 40% de leurs espèces menacées d’extinction. En mer, les coraux, les requins et espèces apparentées (dont les raies), et les mammifères marins (cétacés, pinnipèdes, etc.) sont aussi au bord du gouffre, avec environ 33% des espèces menacées.

Suivent, parmi les animaux, les mammifères, les insectes, les oiseaux et les poissons –le manque de données empêche d’affirmer lesquels sont les plus menacés. En termes d’effectifs, l’abondance moyenne des espèces autochtones a été réduite de 20% depuis 1900 dans les grands biomes terrestres. Il y a donc, outre un déclin des espèces, une raréfaction rapide des êtres vivants.

Les insectes, un déclin méconnu

«Incertitude clé» du rapport, le taux d’extinction des insectes, principal groupe d’êtres vivants sur Terre (5,5 millions d’espèces). «Les tendances mondiales pour les populations d’insectes ne sont pas connues, mais des déclins rapides ont été très bien documentés dans certains endroits», constatent les chercheurs.

Parmi ces endroits, l’Allemagne et Porto Rico, où des études ont montré des effondrements massifs de la biomasse d’insectes, liés au changement d’usage des sols et au changement climatique. Le fait que, au-delà de ces études locales, les tendances mondiales ne soient pas connues constitue-t-il une lacune de la recherche sur la biodiversité? Le sujet est d’autant plus important que les insectes constituent une base des chaînes alimentaires, et que leur disparition pourrait avoir des effets en cascade.

Affirmatif, répondent les auteurs du rapport, interrogés lundi 6 mai. En cause, le fait que les insectes, bien que constituant 75% des espèces animales et végétales, font l’objet d’un effort de recherche bien moindre que celui consacré aux vertébrés. Pour Josef Settele, qui a co-présidé le rapport, le chiffre de 10% d’espèces d’insectes menacées d’extinction constitue d’ailleurs une estimation «conservatrice», c'est-à-dire basse.

Une extinction de masse qui s’accélère

Selon les experts, le taux actuel d’extinction des espèces dans le monde est largement supérieur à la moyenne estimée sur les 10 millions d’années, de l’ordre de «dizaines, et même de centaines de fois». Pire, le rythme d’extinction s’accélère. Un phénomène qui, désormais sans conteste, peut bien être qualifié de 6e grande crise d’extinction, la 5e remontant à 65 millions d’années, celle de la fin du Crétacé qui a vu l’extinction des dinosaures.

Comme les espèces qu’ils hébergent, les milieux naturels reculent inexorablement, du fait de l’agriculture et de l’urbanisation (qui a doublé depuis 1992), et sont de plus en plus altérés par l’action humaine. En particulier, les zones humides, dont 87% ont été asséchées par l’homme à travers le monde depuis le ème XVIIIe siècle. Un déclin souvent méconnu, mais pourtant trois fois plus rapide que la déforestation.

Côté terre, l’IPBES estime que 75% des surfaces sont altérées par l’homme, tandis que la déforestation se poursuit à rythme élevé, en particulier dans les pays du Sud (Brésil et Indonésie au premier chef): 32 millions d’hectares de forêts primaires ont été perdues entre 2010 et 2015.

Côté mer, 66% de la surface océanique souffre d’un impact humain croissant. Exemple frappant, la présence, en 2008, d’environ 400 zones mortes, privées d’oxygène à travers le monde, dont les plus connues sont situées en mer Baltique et dans le golfe du Mexique. En tout, elles recouvrent une surface de 245.000 kilomètres carrés, plus étendue que le Royaume-Uni.

Des dommages bientôt irréversibles

La situation pourrait-elle être rétablie si l’humanité laissait la nature reprendre son souffle? Interrogée lundi 6 mai sur France Inter, la secrétaire exécutive de l’IPBES, Anne Larigauderie, estime que «contrairement au climat, où il y a une grande inertie, la biodiversité reprend très vite ses droits». Exemple, le thon rouge de la Méditerranée, dont les stocks sont rapidement repartis à la hausse après moratoire sur la pêche.

Pourtant, il y a tout lieu de croire que certains dommages sont d’ores et déjà irréversibles –sans même parler des 680 espèces que l’homme a éliminées depuis l’an 1500. Pour le Brésilien Eduardo Brondizio, l’un des co-présidents du rapport, certains points de bascule (‘tipping points’) sont imminents. En particulier pour les récifs coralliens et les milieux polaires (en particulier l’Arctique), qui souffrent du réchauffement. Selon le chercheur, leur avenir, qui nécessite une action immédiate, va se jouer «dans les deux prochaines décennies».



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