La silice cristalline, un risque professionnel sous-estimé

Le 22 mai 2019 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
La construction, une profession à risque
La construction, une profession à risque

L’Anses recommande,dans un rapport publié mercredi 22 mai, une protection renforcée des travailleurs exposés à la silice cristalline, responsable non seulement de silicose, mais aussi de cancers du poumon, de maladies pulmonaires et de maladies auto-immunes. En particulier en abaissant la valeur-limite d’exposition professionnelle (VLEP), «insuffisamment protectrice».

L’exposition à la silice cristalline, que l’on trouve principalement sous forme de quartz, est fréquente dans de nombreux secteurs d’activité, en particulier la construction, la fabrication de produits minéraux non métalliques (dont le verre et le ciment), la métallurgie et les industries extractives.

L’Anses[i] s’est autosaisie du sujet après que plusieurs publications ont fait état, dans divers pays, «de cas de silicoses graves liées à l’usage de pierres reconstituées (quartz + résine) utilisées pour la fabrication de plans de travail de cuisine et revêtements de salles de bains (‘artificial stone’). Les travailleurs concernés sont ceux qui découpent le matériel et/ou le produisent et/ou l’installent chez des particuliers, particulièrement quand la découpe se fait à sec», explique l’Anses.

365.000 professionnels exposés en France (au moins)

En France, 365.000 travailleurs seraient exposés à la silice cristalline. Ce chiffre est probablement en-deçà de la réalité, l’enquête à l’origine de ce chiffre (Sumer 2017) étant fondée sur un déclaratif des salariés quant à leur activité au cours de la semaine écoulée.

Parmi les maladies professionnelles reconnues, en France, comme liées à l’exposition à la silice cristalline, figurent la silicose (formes aigüe et chronique), mais aussi la sclérodermie systémique et le lupus érythémateux disséminé –deux maladies auto-immunes. Quant au cancer du poumon, il n’y figure à ce jour que comme une complication de la silicose chronique.

Dans certains cas, le cancer du poumon peut être reconnu, après avis motivé d’un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP), comme directement lié au travail, même en absence d’une silicose. Or «la coexistence de facteurs de risque extraprofessionnels comme le tabagisme empêche la plupart du temps cette reconnaissance», notent les experts de l’Anses.

Dans l’UE, 20 ans d’attente pour le classement cancérogène

Pourtant, la silice cristalline est classée depuis 1997 comme cancérogène de catégorie 1 (‘avéré’) par le Centre international de recherche sur le cancer –le Circ, un organisme placé sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé. Dans l’Union européenne, cette reconnaissance a pris 20 ans: la silice cristalline n’a été inscrite qu’en 2017 à l’annexe 1 de la directive 2004/37/CE[ii] –une évolution qui n’a pas encore été transposée dans le droit français.

Dans son avis, l’Anses confirme la réalité de ce risque de cancer du poumon lié à la silice cristalline, indépendamment de la silicose. D’où la recommandation des experts de revoir les tableaux des maladies professionnelles, en y incluant les cancers bronchopulmonaires, sans antécédent de silicose.

Selon Christophe Paris, médecin du travail spécialisé dans les maladies respiratoires au CHU de Rennes et président du groupe de travail à l'origine de cet avis, ces préconisations de l’Anses peuvent permettre d’«accélérer la transposition» en droit français du classement européen comme cancérogène.

D’autres maladies associées

L’avis confirme par ailleurs l’association de cette exposition avec d’autres pathologies pulmonaires, dont l’emphysème, la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) et même la tuberculose –certes de nature infectieuse, mais facilitée par cette exposition. Au-delà des deux maladies auto-immunes reconnues comme liées à la silice (sclérodermie et lupus), les chercheurs évoquent la polyarthrite rhumatoïde.

D’autres maladies doivent faire l’objet d’études complémentaires, en raison d’une suspicion. Parmi elles, les pathologies cardiovasculaires, les vascularites ANCA+ et l’insuffisance rénale. Pour cette dernière, l’évaluation du lien avec la silice cristalline est compliquée par le fait qu’elle est souvent diagnostiquée à un âge avancé, souvent associée à d’autres maladies, dont le diabète et l’hypertension, explique Christophe Paris.

Une VLEP «insuffisamment protectrice»

Selon l’évaluation menée par l’Anses, entre 23.000 et 30.000 professionnels seraient exposés à des niveaux supérieurs à la VLEP en vigueur, de 0,1 mg/m3 sur une période de 8 heures. Et entre 61.000 et 70.000 le seraient au-delà du seuil de 0,025 mg/m3 sur une durée de 8 heures, seuil d’action fixé aux Etats-Unis –le plus bas en vigueur au niveau international.

Pour se prémunir contre ce risque, clairement sous-estimé, les experts proposent d’accroître la protection des salariés. Notamment en diminuant la VLEP actuelle, «insuffisamment protectrice». «A 0,025 mg/m3, ce serait déjà bien», juge Christophe Paris, bien que ce seuil, utilisé aux Etats-Unis, semble aussi lié à un excès de risque supérieur à 1 pour 1.000. Et bien sûr, mettre l’accent sur les méthodes de prévention, en particulier le travail à l’humide et le captage des poussières à la source.

D’autres populations exposées?

Les experts n’excluent pas un risque au-delà des catégories professionnelles directement exposées, en particulier dans le milieu agricole. «L’exposition agricole n’est pas très bien documentée, mais elle peut exister si la terre contient de la silice, par exemple lors du labour ou du travail sur un terrain sec. Mais il s’agit de silice ‘vieillie’, considérée comme moins toxique que la silice ‘fraîche’ issue du broyage, du ponçage ou du perçage», explique Christophe Paris, qui y voit surtout un «besoin de documenter les expositions plutôt qu’un réel motif d’inquiétude».

Idem pour l’exposition en population générale, en particulier chez les riverains de carrières, «soumis à des niveaux de concentration a priori faibles, du fait d’une dilution dans l’environnement». Ou encore chez les propriétaires de chats, dont la litière est fortement chargée en silice –«un risque faible, voire négligeable», estime Christophe Paris. Quant aux adeptes du bricolage, l’exposition peut certes être épisodique, mais «ils n’ont pas de raison de ne pas se protéger», prévient-il.



[i] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

[ii] Directive 2004/37 (CE) du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 concernant la protection des travailleurs contre les risques liés à l'exposition à des agents cancérigènes ou mutagènes au travail

 



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus