«La scolarisation s’est installée sur la désindustrialisation»

Le 20 septembre 2017 par Marine Jobert
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De nombreux établissements scolaires ont été bâtis sur d'anciens sites industriels.
De nombreux établissements scolaires ont été bâtis sur d'anciens sites industriels.
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«Votre école est-elle toxique?» Spécialiste des sols pollués, l’association Robin des bois publie une enquête sur les diagnostics réalisés par l’Etat concernant les contaminations de l’eau, de l’air et des sols des crèches, écoles maternelles et élémentaires, collèges et lycées et centres médico-sociaux bâtis sur des sols pollués ou à proximité immédiate. Des informations que l’association souhaite voir diffusées au plus grand nombre. Pour que ne se perde pas la mémoire des pollutions industrielles, mais aussi pour que les enseignants, parents et élèves s’assurent que toutes les recommandations émises par les services de l’Etat ont été appliquées et continueront à l’être pendant toute la durée de vie de l’établissement. Ce premier volet de l’enquête porte sur les dossiers scolaires des Hauts-de-France et de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

 

JDLE D’où viennent les données que vous avez recensées et compilées ?

Jacky Bonnemains - A partir de 2012, une campagne de diagnostics a été lancée par l’Etat dans les établissements identifiés comme construits sur ou à proximité ou en continuité de sites industriels ou d’activités de service susceptibles d’avoir pollué les sols, sous-sols et l’eau. Le travail s’est focalisé sur les établissements accueillant des enfants, de la crèche jusqu’au lycée, y compris les enfants handicapés et les mères en difficulté avec leurs enfants en bas âge.

Ce travail d’archéologie industrielle a montré que la scolarisation s’est installée sans frais et sans souci de désindustrialisation. Aujourd’hui, l’urgence est de construire des logements sociaux. Entre 1900 et 1950, l’urgence était à la construction d’écoles. Et quoi de mieux que de construire sur des lieux auparavant occupés par des industries, qui n’étaient pas forcément très lourdes, mais très peu contrôlées et, surtout, ni dépolluées ni assainies? En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce fut le cas sur le site d’anciennes savonneries, des fabriques de garancine[1], des huileries d’olive et d’arachide, etc. Dans les Hauts-de-France, on a été confronté au secteur textile.

Le trait commun aux deux régions, c’est le plomb, qui contamine le sol, le sous-sol et les terres autour des écoles de façon homogène. S’est rajouté un autre phénomène: après la construction des écoles, sont arrivées des activités de proximité comme les pressings, et plus nombreux encore, des stations-service ou des garages. En lisant un par un les diagnostics, on constate que les principaux polluants sont des hydrocarbures et leurs dérivés volatils, laissés sur place par de telles installations.

 

JDLE – Est-ce que l’ancienneté d’une installation industrielle est un gage de moindre pollution?

Jacky Bonnemains – C’est le contraire! Plus les sites sont anciens, plus leur fermeture est ancienne et plus les conditions d’assainissement sont incertaines. Entre 1900 et 1970 se sont écoulées 70 années d’anarchie, où les industries se débarrassaient de leurs déchets à proximité et, n’ayant pas de contraintes sur les émissions atmosphériques, polluaient l’environnement avec des fumées toxiques. A partir des années 1980, la gestion des déchets et des remblais, ainsi que la réduction de la pollution des fumées ont été améliorées et contrôlées… Mais avant, c’était n’importe quoi! A notre époque, il est interdit sauf dérogation et contrôle très exigeant de construire une école sur un ex-site pollué. Au XIXe siècle, c’était la norme de construire à ces endroits-là, sans souci de la qualité des sols. 

 

JDLE – A qui s’adresse ce document?

Jacky Bonnemains - Ce guide a été fait pour les parents d’élèves, les enseignants, les concierges, les personnels d’encadrement et les élèves, évidemment. Notre objectif, c’est qu’école par école, chacun se rapproche du directeur d’établissement pour vérifier que toutes les recommandations émises par les diagnostics ont été respectées. Et attention aux diagnostics B, qui sont les plus nombreux: ils signifient que si, dans l’état actuel et la configuration actuelle de l’établissement il n’y pas de risque, en cas de nouveaux aménagements, d’extension ou de détérioration des revêtements, il faut être vigilant.

 

JDLE – A part raser l’école, quels sont les moyens à disposition des parents d’élèves ou des chefs d’établissement pour faire face à ces pollutions historiques?

Jacky Bonnemains - Trois barrières existent. D’abord la dalle de l’établissement, c’est-à-dire le socle de pierre ou de béton qui sépare l’école du substrat contaminé. Ensuite, un vide sanitaire dans lequel passent le réseau d’adduction d’eau et d’assainissement et parfois les réseaux électriques, - lequel vide doit être bien ventilé pour ne pas relarguer les polluants volatils qui passent à travers la dalle. Et enfin le rez-de-chaussée avec son bitume ou son linoléum. Le travail du directeur et la vigilance des parents doivent s’exercer sur le bon état de ces barrières successives. En cas de détérioration, tous les composants volatils qui sont dans les sols et sous-sols risquent de remonter dans les lieux d’enseignement ou de vie des établissements.

Il faut que tout cela soit gardé en mémoire et que ce soit affiché et connu de tous. Sur les sites internet des écoles, il n’y a rien là-dessus. Les écoles, dont l’air intérieur est déjà pollué par le formaldéhyde des vernis, stabilos et autres gouaches, doivent se défendre vis-à-vis de ces pollutions historiques.

 

JDLE – Est-ce que l’éducation nationale est au courant de ces diagnostics?

Jacky Bonnemains - Depuis 2014, tous les diagnostics ont été envoyés, au fur et à mesure de leur élaboration, aux maîtres d’ouvrages (les communes, les conseils généraux ou régionaux), aux recteurs académiques et à chaque directeur d’établissement. S’ils le lisent, ou même s’ils approfondissent la question en se renseignant sur l’histoire du lieu, ils sont informés. Après ces diagnostics, dont la constitution représente une démarche exemplaire, il manque la phase d’information.

 

JDLE – Est-il déjà arrivé qu’un établissement soit fermé suite à un diagnostic?

Jacky Bonnemains - Oui, il y a le cas de l’école maternelle Gréber, à Beauvais (Oise), fermée en septembre 2013. Elle a été construite entre 1979 et 1983 sur la cour et les bâtiments d’un ancien site de stockage de produits chimiques. Ce site a été exploité à partir de 1962 jusqu’en 1967 au plus tôt et 1979 au plus tard. Il possédait notamment des stockages de solvants chlorés, d’hydrocarbures et d’essences minérales. Un plan datant de 1925 montre la présence d’un ancien dépôt de charbon à l’emplacement de l’école. D’autres activités industrielles anciennes ont été identifiées au voisinage de l’école: une fabrique de savons et bougies de 1850 à 1955, puis un garage et station-service de 1965 à 1992, localisés sur les parcelles immédiatement au sud de l’école.

Il y avait aussi une ancienne usine de fabrication de soie artificielle, exploitée de 1925 aux années 1960, à environ 100 mètres à l’ouest de l’école. Des composés volatils ont été quantifiés dans l’air sous la dalle du bâtiment à des concentrations importantes. Les risques encourus étaient non seulement l’inhalation d’air contaminé dans les bâtiments, mais aussi l’ingestion de terres par les enfants, de fruits et légumes cultivés sur place et d’eau du robinet.

 



[1] qui extrayaient le pouvoir tinctorial de la garance avec de l’acide sulfurique.

 



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